Vous vous écriez, disoit-il, que le peuple anglois est un peuple ruiné, perdu! Pourquoi cela? s'écrioit-il à son tour, en faisant usage du syllogisme de Zénon et de Chrysippe, sans savoir qu'il étoit d'eux; par quelle raison sommes-nous un peuple ruiné? Parce que nous sommes corrompus. Pourquoi, monsieur, êtes-vous corrompus? parce que nous sommes indigens. C'est notre indigence et non notre volonté qui nous perd. Mais pourquoi, ajoutoit-il, êtes-vous indigens? C'est parce que vous négligez, répondoit-il, la culture de votre sol. Nos billets de banque, monsieur, nos guinées, nos schellings même savent bien se conserver eux-mêmes.

Il en est ainsi, disoit-il, de toutes les sciences: on n'en altère point les points essentiels établis; les lois de la nature se défendent et se garantissent d'elles-mêmes… Mais l'erreur!… ajoutoit-il en fixant ma mère; l'erreur!… si monsieur… elle se glisse dans les plus petits trous, dans les plus petites crevasses que la nature néglige de garder.

Et c'est-là, madame, ce que je voulois vous rappeler de la façon de penser de mon père.—J'ai réservé pour cet endroit-ci ce que je voulois vous apprendre, et le voici; lisez.

CHAPITRE III.
Le chagrin rend injuste.

Il n'y avoit point de bonnes raisons, comme on sait, que mon père n'eût employées pour résoudre ma mère à se servir du ministère du docteur Slop.—Il vouloit absolument qu'elle le préférât à celui de la sage-femme; mais il n'avoit pu rien gagner sur elle. Il lui avoit parlé en philosophe, en chrétien, etc… Elle avoit toujours résisté, tout avoit été inutile.—Enfin pour dernière ressource, il s'étoit servi d'une raison singulière, qu'il croyoit infaillible, pour la déterminer à écouter favorablement sa proposition. Cependant, toute infaillible qu'elle étoit, elle ne lui réussit pas.—Il ne put jamais parvenir à en faire concevoir la force à ma mère…

Que je suis malheureux! s'écrioit-il, une après-midi qu'il venoit de raisonner avec elle une heure et demie entière, et le tout en vain: Que je suis malheureux! Oui, disoit-il, en mordant ses lèvres; c'est un fléau terrible pour tout homme qui se pique de faire des raisonnemens persuasifs, que d'avoir une femme dont la tête soit si lourde, l'esprit si hébêté, qu'elle ne puisse comprendre la moindre des conséquences qui en sont la suite. Non, elle ne les comprend point… ne les comprendra pas… Il seroit question de sauver son ame de la perdition, que cela lui seroit égal… Mariez-vous donc! hélas! la femme a, dit-on, été faite pour le bonheur de l'homme. Je le veux bien croire; mais ce n'étoit pas pour le mien.

CHAPITRE IV.
Il sait enfin où elle est.

C'est ainsi que mon père déploroit la fatalité de son destin. Ce qu'il y avoit de plus fâcheux pour lui dans l'aventure, c'est que son amour-propre en souffroit. L'argument dont il s'étoit servi avoit plus de force, dans son opinion, que tous les argumens du monde mis en bloc. Et ne point réussir dans une pareille circonstance, c'étoit recevoir une humiliation intolérable.—

Son raisonnement étoit appuyé sur la force de deux axiômes, qui lui paroissoient des arcs-boutans à toute épreuve, et que voici.

Selon lui, un homme étoit infiniment plus riche avec une once de son esprit personnel, qu'avec vingt milliers pesant de l'esprit d'autrui.—C'étoit-là le premier axiôme.