Or, mon intention est que dans tout ce chapitre, et dans tous ceux où je parlerai de mon nez ou de celui des autres, on ne conçoive pas autre chose qu'un nez ni plus ni moins. Cela est-il clair? et sera-ce ma faute, si quelque voyageur, qui voit un chemin bien ouvert, bien battu, en préfère un autre où il court le risque de se fourvoyer?

CHAPITRE LVI.
Suite du Chapitre cinquante-quatre.

Vous vous entendez, reprit mon bisaïeul. Eh bien! qu'entendez-vous?… je n'ai point de nez, s'écria-t-il en portant la main sur le sien. Oh! parbleu, madame, c'est une injure qui n'est pas concevable. Voyez, voyez aussi le portrait de mon père, et jugez si son nez n'étoit pas infiniment plus court que le mien. Mon bisaïeul avoit raison. Le parallèle lui étoit favorable: mais avec ce brillant avantage, le nez qu'il portoit n'en étoit pas moins pour tout le monde, et pour ma bisaïeule, comme le nez de tous les hommes, femmes et enfans que Pantagruel, dans le cours de ses voyages, trouva sur l'île d'Ennasin. Et si vous voulez savoir en passant comme ils étoient faits, vous pouvez lire le chapitre IX du quatrième livre de l'histoire de cet homme célèbre. Vous y verrez mot pour mot, que les habitans de l'île ressembloient à beaucoup d'autres, excepté que les hommes, les femmes et les enfans avoient le nez de la figure d'un as de trèfle. Et que c'est pour cela que l'île s'appeloit Ennasin… Cependant ma bisaïeule insista si vivement sur l'amplification de son douaire, que mon bisaïeul, pour ne plus essuyer de querelles de cette nature, consentit à tout ce qu'elle voulut: l'article fut arrêté et signé.

CHAPITRE LVII.
Hélas!

C'est un douaire bien exorbitant, bien injuste, mon cher ami, disoit ma grand'mère à mon grand-père, que nous sommes ainsi obligés de payer sur un aussi petit bien que le nôtre.

Cela est vrai, ma chère, répliquoit mon grand-père; mais mon père n'avoit pas plus de nez qu'il n'y en avoit sur le dos de ma main. Elle lui fit la loi.

Il faut savoir que ma bisaïeule avoit survécu son mari, et que mon grand-père eut à payer ce douaire pendant douze ans. Il étoit de cent cinquante guinées. La saint Michel étoit la fête de l'année qui paroissoit toujours arriver le plus tôt: mais cela ne faisoit point de peine à mon grand-père. C'étoit l'homme du monde qui se débarrassoit avec le plus de plaisir de ses obligations pécuniaires. Tant qu'il n'étoit question que des cent premières guinées, il les faisoit voler sur la table avec cette agréable gaieté dont une ame généreuse est seule capable quand elle se défait de son argent… Mais il n'en étoit pas de même quand il entroit dans la cinquantaine extraordinaire qui excédoit et qui lui paroissoit exorbitante. Ses sourcils se fronçoient; il se passoit le doigt sur le côté du nez: il sembloit que c'étoit-là où il se sentoit blessé. Il ne jetoit chaque nouvelle guinée qu'après l'avoir examinée des deux côtés, et c'étoit un travail si laborieux, qu'il alloit rarement jusqu'au bout sans être obligé de tirer son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les tempes.

Préservez-moi, juste ciel, de ces esprits persécuteurs qui n'ont aucune indulgence pour les passions qui agissent en nous! Jamais, oh! non jamais, je ne me rangerai sous l'étendard de ceux qui ne peuvent détendre l'inflexibilité de leur caractère, et qui ne sentent aucune pitié pour la force de l'éducation, et pour les opinions qui prévalent sur les autres par l'habitude, ou parce qu'elles nous sont venues successivement de nos ancêtres…

Depuis trois générations au moins, un ressouvenir heureux de nez infiniment plus longs, avoit graduellement pris racine dans toute la famille. La tradition l'avoit continuellement fortifié, et l'intérêt, pendant douze ans, l'avoit rendu beaucoup plus vif. On regrettoit encore plus sensiblement que le temps passé ne fût plus: et mon père étoit fort loin de pouvoir s'approprier tout l'honneur des fantaisies qui agitoient son cerveau sur ce point. Il ne pouvoit raisonnablement se vanter que d'une chose. C'est que toutes ses autres opinions bizarres étoient à lui seul: mais pour celles-ci, on pouvoit dire qu'il les avoit presque sucées avec le lait de sa mère. Il en fit cependant son lot. Et si l'éducation (qu'on me passe cette façon de parler) planta la méprise dans l'esprit de mon père, il prit un tel soin de la cultiver et de l'arroser, qu'il la porta bientôt à son plus parfait degré de maturité.

Il disoit souvent, en développant ses pensées sur ce sujet, qu'il ne concevoit pas comment certaines familles connues en Angleterre avoient pu se soutenir contre une suite non interrompue de huit ou dix nez camus, vice versâ: il ajoutoit que c'étoit pour lui un vrai problême à résoudre dans la société civile, que de savoir pourquoi le même nombre de longs et jolis nez, qui s'étoient suivis les uns et les autres en ligne directe, n'avoient pas guindé celui qui en étoit l'heureux possesseur dans les plus belles places du gouvernement. Un joli nez! quel appanage! mon père se vantoit souvent que les Shandy, qui étoient dans un haut degré d'élévation sous le règne de Henri VIII, n'étoient parvenus que par-là à ces dignités, et qu'ils n'avoient jamais employé de brigues pour les obtenir.—La fortune fit faire à sa roue un tour funeste qui accabla leur postérité par l'existence de mon bisaïeul. On ne peut jamais se rédimer de l'accident dont il fut la victime… Son nez applati!…