Ma fime, dit Jacinte, il a le nez si gros et si long… Comment… est-ce qu'il a une fluxion… Je ne sais, mais ça fait peur… O ciel! s'écria l'étranger, seroit-ce une fausse lueur d'espérance. Répète, ma fille ce que tu viens de me dire… N'est-ce point un badinage? Non, monsieur, non, dit l'hôte, c'est un nez merveilleux. Juste ciel! grâces te soient rendues: tu me conduis enfin au bout de ma course; c'est lui, oui, c'est lui, je n'en doute pas; c'est Dom Diègue, dit le frère de la belle Julie.

Il avoit accompagné sa sœur depuis Valladolid jusqu'en France, en traversant les Pyrénées: mais les fatigues qu'elle avoit essuyées, jointes à l'inquiétude qui la tourmentoit sur le sort de son amant, lui avoient causé une maladie qui l'arrêta à Lyon. A peine lui étoit-il resté assez de force pour écrire à son cher Diégo. Elle avoit remis la lettre à son frère, en le conjurant de ne jamais la revoir qu'il ne l'eût remise à son amant.

Fernandès se coucha: l'édredon qui composoit le lit le plus mollet de l'Alsace, s'étoit rassemblé en une telle multitude de petites boules, qu'il ne put dormir de toute la nuit. Il se leva au point du jour. Diégo se trouva éveillé aussitôt que lui, et par une belle aurore, il lui remit la lettre de sa sœur.

Seigneur Diégo,

Que les soupçons que m'inspire votre déguisement soient fondés ou non, c'est ce qui m'inquiète le moins dans ce moment. Il me semble qu'il doit vous suffire que je n'aie pas la force de les supporter plus longtemps.

Que je vous connoissois mal, quand je vous fis dire par ma Duègne de ne plus reparoître sous ma jalousie! mais que je vous connoissois bien peu, ô Diégo! lorsque je m'imaginois que vous seriez resté à Valladolid pour dissiper mes doutes!… Deviez-vous donc m'abandonner parce que je m'étois trompée? et soit que mes craintes fussent imaginaires ou réelles, deviez-vous ainsi prendre les choses à la lettre, et me livrer au plus affreux désespoir?

Mon frère vous dira combien j'ai souffert; il vous dira combien je me suis repentie du message indiscret dont j'avois chargé ma Duègne. Il vous dira que je volai avec précipitation à ma jalousie: vous saurez, par lui, avec quelle constance j'y restai pendant plusieurs jours appuyée sur mes deux coudes, les yeux immobiles et tournés du côté par où vous aviez coutume de vous y rendre.

Il vous dira que les forces abandonnèrent votre Julie, lorsqu'elle apprit votre départ; que tout son sang se figea; qu'elle fondit en pleurs; et que son abattement fut si grand, qu'elle n'avoit pas le courage de retirer sa tête tombée sur son sein.

O Diégo! Diégo! si vous connoissiez les chemins que mon frère m'a fait parcourir pour voler sur vos traces, combien la violence de ma passion n'a-t-elle pas exagéré mes forces pour soutenir la fatigue! combien de fois ne suis-je pas tombée entre ses bras, en m'écriant: ô Diégo!…

Si vos yeux enchanteurs, si la douceur de vos traits peignent votre ame, je ne doute point que vous ne voliez vers moi avec autant de vîtesse que vous en avez mis à me fuir; mais quelque prompt que soit votre retour, vous n'arriverez, hélas! que pour me voir mourir. Mourir! ah! Diégo, Diégo! faut-il que je meure sans être…

Une foiblesse avoit empêché Julie de pouvoir continuer. Et Slawkembergius, fort embarrassé ici pour deviner comment il auroit terminé cette phrase, se hasarde à dire, après avoir longtemps hésité, qu'elle y auroit ajouté le mot convaincue. Elle avoit des doutes, dit-il; une jeune fille, et surtout une jeune fille amoureuse qui cherche à éclaircir ses inquiétudes, exige toujours qu'on aille jusqu'à la conviction; ainsi il est probable que Julie regrettoit de mourir sans être parfaitement sûre de la fidélité de son amant.

Avec quels transports il lut cette lettre! Que l'on selle vîte ma mule et le cheval de Fernandès, s'écria-t-il. Mais le langage ordinaire dans ces sortes d'occasions n'exprime que très-foiblement le plaisir que l'on goûte… O divine poésie! c'est-là ton lot.

Le Hasard, ce dieu aveugle qui nous précipite aussi souvent dans des abymes de maux, qu'il nous élève au faîte du bonheur, offrit en ce moment à l'œil de Diégo une substance précieuse dont il fit usage à l'instant même. Un morceau de charbon qu'il aperçut dans la cheminée, se métamorphosa aussitôt en crayon, et il traça, sur la muraille de sa chambre, une ode qui exprimoit son enchantement.

ODE.

I.

Où suis-je? Que vois-je, grands dieux;