CHAPITRE LXXXIII.
Avis aux médecins.
L'effet cruel du forceps fit monter mon père dans sa chambre. Consterné, abattu, il se jeta sur son lit, et y resta dans une espèce d'engourdissement. Vous allez peut-être vous imaginer, mon cher lecteur, qu'il en fit autant dans cette occasion. Point du tout; eh! que vous connoissez peu la nature! la funeste nouvelle de mon nom fit bien une autre impression sur lui.
L'assemblage de deux accidens change infiniment la manière de les sentir, et les moyens de s'en tirer.
Par exemple, il n'y a pas encore une heure qu'avec toute l'impatience et toute la précipitation d'un pauvre diable d'auteur qui écrit pour avoir de quoi payer son dîner, j'ai jeté au feu par mégarde, au lieu de mon brouillon, une feuille de papier; et quelle feuille?… je l'avois revue, corrigée, méditée, augmentée. C'étoit un petit chef-d'œuvre, au moins j'en étois content. Dépité, piqué au vif, j'ai fait voler ma perruque au plancher… Je l'ai attrapée comme elle retomboit, et ma bévue oubliée est aussitôt sortie de mon esprit…
Je ne connois rien qui soulage avec plus d'efficacité, ni plus promptement, un auteur désespéré.
Que la nature est bonne! la faculté, dans tous les accidens de la vie, hésite, tâtonne, et laisse presque toujours empirer le mal. Mais la nature? la nature nous fait tout aussitôt connoître le remède.
Ou je frappe du poing sur la table, ou du pied sur le carreau.
Ou bien, je lance avec fureur et horisontalement mon bonnet sur mon lit.
Une autre fois, je me lève et je fais trois ou quatre tours dans ma chambre, à pas convulsifs.
Je jure, je tempête, je renverse ma chaise, je déchire mon papier… Eh! que fais-je?… je sais que cela me guérit. Comment? voilà ce que j'ignore. J'en sens l'effet; mais un voile épais en couvre la cause. Ce n'est pas le résultat d'un calcul. Qu'est-ce donc? un pur instinct, une impulsion machinale à laquelle nous ne pouvons pas résister. Mais ce n'est pas là une solution dont l'esprit puisse se contenter… Vous êtes difficile. Apprenez qu'il y a une foule d'autres choses dont il nous est impossible de rendre raison: nous vivons au milieu des mystères et des énigmes. Les choses les plus ordinaires qui se présentent à nos sens, ont toujours un aspect sombre où se perd l'œil le plus pénétrant. Heureux! si nous saisissons le côté agréable, c'en est assez.