«Pour nous, Jonathan, qui ne connoissons ni la peine ni le besoin,—nous qui vivons ici au service des deux meilleurs maîtres,—(j'en excepte seulement pour ma part le roi Guillaume, que j'ai eu l'honneur de servir, tant en Irlande qu'en Flandre), pour nous, dis-je, qu'est-ce que l'intervalle de la Pentecôte à Noël? C'est bien peu de chose,—ce n'est rien. Mais pour ceux, Jonathan, qui savent ce que c'est que la mort, qui savent quel ravage, quel carnage elle peut faire, avant qu'on ait seulement le temps d'y songer,—c'est comme un siècle entier.—O Jonathan! quel est le bon cœur qui ne saigneroit pas, voyant combien de braves gens, qui se tenoient aussi droits et aussi fermes que nous,—(le caporal se redressa), et que la mort a abattus dans cet intervalle qui nous semble si court?—Et crois-moi, Suzanne, ajouta le caporal en se tournant vers elle, dont les yeux nageoient dans l'eau,—avant que l'année ait achevé son tour, plus d'un œil brillant sera terni.—Un œil brillant! dit Suzanne.—Suzanne pleura, mais d'un œil de reconnoissance.
»Ne sommes-nous pas, continua Trim, en fixant toujours Suzanne,—ne sommes-nous pas comme la fleur des champs?»—(Ici une larme d'orgueil se glissa dans l'œil de Suzanne entre deux larmes d'humilité,—c'est la seule manière d'expliquer son affliction). «Toute la chair n'est-elle pas comme du foin?—comme de l'argile? (—comme de la boue?»)—(Tous regardèrent le marmiton; il continuoit à écurer son chaudron:—il n'étoit pas beau).
«Qu'est-ce que la beauté? continua Trim.—(Je passerois ma vie à entendre le caporal, disoit Suzanne).—Qu'est-ce que le plus beau visage qu'on ait jamais vu?—(Suzanne avoit mis sa main sur l'épaule du caporal).—Qu'est-ce autre chose que de la corruption?»—(Suzanne la retira).
Mais c'est pour cela même que je vous aime, ô femmes!—c'est ce délicieux mélange qui vous rend de si chères et de si charmantes créatures.—Eh! qui pourroit vous en faire un crime?—qui pourroit vous en vouloir?—Celui-là, s'il en existe un seul, reçut une citrouille au lieu d'un cœur; et qu'on le dissèque, on verra si j'ai menti.
CHAPITRE XII.
Trim achève.
Ou Suzanne, dont l'amour-propre s'étoit senti un peu choqué, rompit la chaîne des idées du caporal, en retirant ainsi brusquement sa main de dessus son épaule.—
Ou le caporal commença à soupçonner qu'il avoit été sur les brisées du docteur, et qu'il avoit parlé plutôt comme un chapelain que comme un soldat.—
Ou bien… ou bien… car dans de semblables cas, avec un peu d'esprit et d'invention, on pourroit aisément remplir dix pages de suppositions.—Que les physiologistes ou tous autres curieux déterminent, s'ils le peuvent, quelle en fut la véritable cause;—il n'en est pas moins certain que le caporal reprit ainsi sa harangue:
«Quant à moi, je déclare qu'en rase campagne je me ris de la mort. Dieu me damne! ajouta le caporal, en faisant craquer ses doigts, mais avec un air que lui seul pouvoit donner au sentiment,—un jour de bataille, je ne m'en soucie non plus que de cela.—Pourvu toutefois qu'elle ne me prenne pas en traître, comme ce pauvre Gibbons, qui fut tué en lavant son fusil.—Qu'est-ce en effet que la mort? Une détente lâchée,—un pouce ou deux de bayonnette dans le poumon ou dans le cœur;—tout cela revient au même.
»Regardez le long de la ligne,—à main droite,—voyez:—le coup part,—Richard tombe;—non, c'est Jacques:—eh bien, s'il est mort, il ne souffre plus.—Mais qu'importe lequel? Daigne-t-on s'en informer en marchant à l'ennemi?—Que dis-je? dans la chaleur de la poursuite, on ne sent pas même le coup qui donne la mort.—La mort! il ne s'agit que de la braver. Celui qui la fuit court dix fois plus de danger que celui qui va au-devant d'elle. Cent fois je l'ai vue en face, ajouta le caporal, et je sais ce que c'est.—Dans un champ de bataille, Obadiah, en vérité, ce n'est rien.—Mais au logis, dit Obadiah, elle a une laide mine.—Pour moi, dit le cocher, je n'y pense jamais quand je suis sur mon siége.—A mon avis, dit Suzanne, c'est au lit qu'elle est la plus naturelle.—Si elle étoit là, dit Trim, et que pour lui échapper, il fallût me fourrer dans le plus chétif havresac qu'un soldat ait jamais porté, je le ferois tout à l'heure; mais cela est dans la nature.»