«La nature est la nature, dit Jonathan.—Et c'est ce qui fait, s'écria Suzanne, que j'ai tant de pitié de ma pauvre maîtresse.—Elle n'en reviendra jamais.—Moi, dit le caporal, de toute la maison, c'est le capitaine que je plains davantage.—Madame soulagera sa douleur en pleurant, et monsieur à force d'en parler.—Mais mon pauvre maître, il gardera tout pour lui en silence. Je l'entendrai soupirer dans son lit pendant un mois entier, comme il fit pour le lieutenant le Fevre.—Si j'osois représenter à monsieur qu'il s'afflige trop, et qu'il devroit se faire une raison.—C'est plus fort que moi, Trim, dira mon maître. C'est un accident si triste; je ne saurois l'ôter de là, dira-t-il en montrant son cœur.—Mais monsieur cependant ne craint pas la mort pour lui-même?—J'espère, Trim, répondra-t-il vivement, que je ne crains rien au monde que de faire le mal.—Eh bien! ajoutera-t-il, quelque chose qui arrive, j'aurois soin du fils de le Fevre.—Et avec cette pensée, comme avec une potion calmante, monsieur s'endormira.»
J'aime à entendre les histoires de Trim sur le capitaine, dit Suzanne.—C'est bien le gentilhomme du meilleur cœur et du meilleur naturel qu'il y ait au monde, dit Obadiah.—«Oui, sans doute, dit le caporal; et aussi brave qu'on en ait jamais vu à la tête d'un peloton.—Jamais le roi n'a eu un meilleur officier, ni Dieu un meilleur serviteur.—Il marcheroit sur la bouche d'un canon, quand il verroit la mêche allumée, prête à mettre le feu.—Eh bien, ôtez-le de-là, ce même homme est doux comme un enfant, il ne voudroit pas faire de mal à un poulet.»
J'aimerois mieux, dit Jonathan, mener ce gentilhomme-là pour sept livres sterlings par an, que tout autre pour huit.—«Grand merci pour les vingt schelings, Jonathan.—Oui, Jonathan, ajouta le caporal, en lui secouant la main, c'est comme si tu avois mis cet argent dans ma poche. Pour mon compte, je le servirois sans gages jusqu'au jour de ma mort, et je lui dois bien cette marque d'attachement.—O le bon maître! il est pour moi comme un ami, comme un frère;—et si j'étois sûr que mon pauvre frère Tom mourût, ajouta le caporal en tirant son mouchoir,—quand j'aurois dix mille livres sterlings, je les laisserois au capitaine jusqu'au dernier scheling.»
Trim ne put retenir ses larmes en donnant à son maître cette preuve testamentaire de son affection.—Toute la cuisine fut émue.—Conte-nous l'histoire du pauvre lieutenant, dit Suzanne.—De tout mon cœur, dit le caporal.
Suzanne, la cuisinière, Jonathan, Obadiah et le caporal Trim, formèrent un cercle autour du feu; et aussitôt que le marmiton eut fermé la porte de la cuisine, le caporal commença en ces termes.
CHAPITRE XIII.
Je reviens à ma mère.
Que je sois pendu, si je n'ai pas oublié ma mère autant que si je n'en avois jamais eu, et que la nature m'eût jeté en moule, et m'eût déposé tout nu sur les bords du Nil!
Ma foi, madame (c'est à la nature que je parle)—si c'est vous qui m'avez façonné, il n'y a pas de quoi vous vanter. Je suis fâché de la peine que vous avez prise; mais vous avez commis bien des gaucheries,—et par devant et par derrière, et par dedans et par dehors.
Comment, Tristram! et cette disposition d'esprit qui te porte à n'être étonné de rien!—A la bonne heure; je vous la passe.—
Et cette défiance modeste et habituelle de ton propre jugement, qui fait que tu ne t'échauffes jamais, au moins pour des sujets qui n'en valent pas la peine!—Oh! pour mon jugement, il m'a si souvent trompé, que je serois un sot de me fier à lui.—