Il étoit impossible à deux personnages de procéder ensemble à une opération de chirurgie, avec une cordialité plus colérique.

Slop s'empara du cataplasme.—Suzanne se saisit de la chandelle.—Approche toi-même, dit Slop.—Suzanne feignit un mouvement sur la gauche; et portant brusquement sa chandelle à droite, elle mit le feu à la perruque du docteur, laquelle étant fort grasse et fort touffue, fut consumée en entier avant d'être bien allumée.—«Catin! salope! s'écria Slop (car la passion nous rend comme des bêtes féroces), catin fieffée que vous êtes! s'écria Slop avec le cataplasme à la main.—Allez, allez, dit Suzanne, je n'ai jamais rogné le nez de personne, et vous n'en sauriez dire autant.—Que veut-elle dire avec son nez? s'écria Slop.—Un nez est un nez, dit Suzanne.—Eh bien! voilà pour le tien, s'écria Slop, en lui lançant le cataplasme à la face.—Et voilà pour le vôtre, s'écria Suzanne, en lui rendant son compliment avec le reste du cataplasme.»

CHAPITRE XLVIII.
Armistice.

Le docteur et Suzanne s'accablèrent ainsi d'injures et de cataplasme.—Quand celui-ci fut épuisé, il fallut retourner à la cuisine pour en préparer un autre;—et pendant qu'ils y procédoient, mon père prit sa résolution comme vous allez voir.

CHAPITRE XLIX.
Qualités d'un Gouverneur.

«Vous voyez, dit mon père, s'adressant à-la-fois à mon oncle Tobie et à Yorick, qu'il est temps de retirer Tristram des mains des femmes, et de le mettre dans celles d'un gouverneur.

»Il s'agit surtout d'en choisir un bon. Antonin en prit quatorze à-la-fois pour surveiller l'éducation de son fils Commode; et, en moins de six semaines, il en congédia cinq. Je sais très-bien, continua mon père, que la mère de Commode aimoit un gladiateur au temps où elle conçut; et c'est ce qui explique en grande partie les cruautés de Commode, quand il devint empereur.—Mais je n'en suis pas moins persuadé qu'il dut la férocité de son caractère à ces cinq gouverneurs, qui, dans le peu de temps qu'ils passèrent auprès de lui, lui donnèrent de plus mauvais principes, que les neuf autres n'en purent réformer dans la suite.

»Lorsque j'envisage la personne que je mettrai auprès de mon fils, comme un miroir dans lequel il doit se regarder du matin au soir, comme le modèle sur lequel il doit régler son maintien, ses mœurs, et peut-être les plus secrets sentimens de son cœur,—je voudrois, Yorick, s'il étoit possible, en trouver un qui fût accompli de tout point, et tel que mon fils trouvât toujours à profiter avec lui.»—Mais vraiment, dit en lui-même mon oncle Tobie, voilà qui est de fort bon sens.

«Il y a là, continua mon père, un certain air, un certain mouvement du corps et de toutes ses parties, soit en agissant, soit en parlant, qui annonce ce qu'un homme est au-dedans.—Et je ne suis pas du tout surpris que Grégoire de Nazianze, en observant les gestes brusques et sinistres de Julien, ait prédit qu'il apostasieroit un jour;—ni que saint Ambroise ait chassé un de ses disciples de sa maison, à cause d'un mouvement indécent de sa tête, qui alloit et venoit comme un fléau; ni que Démocrite ait jugé Protagoras digne d'être son disciple, à voir la manière dont il lioit un fagot.