»Un œil pénétrant trouve, pour descendre au fond de l'ame d'un homme, mille chemins que le vulgaire n'aperçoit pas; et je maintiens, ajouta-t-il, qu'un homme de mérite n'ôte pas son chapeau en entrant dans une chambre, ne le reprend pas quand il en sort, sans qu'il lui échappe quelque chose qui le fasse connoître pour ce qu'il est.

»Ainsi donc, continua mon père, le gouverneur que je choisirai pour mon fils ne doit ni grasseyer, ni loucher, ni clignoter, ni parler haut, ni regarder d'un air farouche ou niais.—Il ne doit ni mordre ses lèvres, ni grincer des dents, ni parler du nez.

»Je ne veux qu'il ne marche ni trop vîte, ni trop lentement.—Je ne veux pas qu'il marche les bras croisés, ce qui montre l'indolence;—ni balant, ce qui a l'air hébété;—ni les mains dans ses poches, ce qui annonce un imbécille.

»Il faut qu'il s'abstienne de battre, de pincer, de chatouiller, de mordre ou couper ses ongles en compagnie,—comme aussi de se curer les dents, de se gratter la tête, etc.»—Que diantre signifie tout ce bavardage, dit en lui-même mon oncle Tobie?»

«Je veux, continua mon père, qu'il soit joyeux, gai, plaisant; et en même-temps prudent, attentif aux affaires, vigilant, pénétrant, subtil, inventif, prompt à résoudre les questions douteuses et spéculatives. Je veux qu'il soit sage, judicieux, instruit…»—Et pourquoi pas humble, modéré et doux? dit Yorick.—Et pourquoi pas, s'écria mon oncle Tobie, franc et généreux, brave et bon?—«Il le sera, mon cher Tobie, répliqua mon père, en se levant et lui prenant une de ses mains,—il le sera.»—

«Eh bien! frère Shandy, répondit mon oncle Tobie, en se levant à son tour, et quittant sa pipe pour prendre l'autre main de mon père,—eh bien! frère, souffrez que je vous recommande le fils de Lefèvre.» En disant ces mots, une larme de joie étincela dans l'œil de mon oncle Tobie, et paya le tribut à la mémoire d'un ancien ami. Et une autre larme, compagne de la première, parut dans l'œil du caporal.—Vous en verrez la raison quand vous lirez l'histoire de Lefèvre.

Etourdi que je suis! j'avois promis de vous la faire dire par le caporal à sa manière. Mais le moment est passé; je vais tous la raconter à la mienne.

CHAPITRE L.
Histoire de Lefèvre.

C'étoit pendant l'été de l'année où Dendermonde fut pris par les alliés,—c'est-à-dire, environ sept ans avant que mon père vînt habiter la campagne, et environ sept ans après que mon oncle Tobie et Trim s'y furent secrétement retirés, dans le dessein d'exécuter quelques-uns des plus beaux siéges qu'ils avoient en tête.

Mon oncle Tobie étoit un soir à souper, et Trim étoit assis derrière lui près d'un petit buffet.—Je dis assis, car, par égard pour son genou blessé, dont le caporal souffroit quelquefois excessivement, toutes les fois que mon oncle Tobie dînoit ou soupoit seul, il ne souffroit pas que le caporal se tînt debout. Mais la vénération du pauvre garçon pour son maître lui opposoit une résistance opiniâtre.—Mon oncle Tobie, avec une artillerie convenable, auroit eu moins de peine à s'emparer de Dendermonde.—Souvent, au moment qu'il croyoit le caporal assis, si mon oncle Tobie venoit à retourner la tête, il l'apercevoit debout derrière lui, avec toutes les marques du respect le plus soumis.