Tout ce qu'il y a à vous dire sur Fontainebleau, en cas que vous le demandiez, c'est qu'il est situé au milieu d'une vaste forêt, à quinze lieues au sud de Paris.—La ville a un certain air de grandeur; le château est antique et noble.—Le roi a coutume d'y passer les automnes avec toute sa cour, pour le plaisir de la chasse. Là, tout Anglois d'une certaine façon, et surtout, milord, s'il est fait comme vous (pourvu qu'il ait deux ou trois coureurs) peut prendre sa part de ce divertissement, avec la seule attention de ne pas courir plus vîte que le roi.
Il y a pourtant deux raisons pour que vous ne répétiez pas bien haut ce que je viens de vous dire.
L'une, c'est que cela pourroit faire renchérir les chevaux de chasse en Angleterre.—
L'autre, c'est qu'il n'y a pas un mot de vrai. Continuons.—
A l'égard de Sens, on peut l'expédier en un seul mot: C'est un siége archiépiscopal.
Quant à Joigny, je crois que le moins que l'on puisse en dire est le mieux.
Mais pour Auxerre!—je pourrois en parler jusqu'à demain. Je n'en finirois pas si je voulois.—Lorsque je fis mon grand tour de l'Europe, sous la conduite de mon père, qui ne voulut s'en fier qu'à lui-même pour m'accompagner, et qui se fit suivre de mon oncle Tobie, de Trim et d'Obadiah, et de presque toute la famille, excepté de ma mère;—nous nous arrêtâmes à Auxerre deux jours entiers.—«Mais, monsieur, pourquoi madame votre mère ne fut-elle pas du voyage?—Monsieur, c'est qu'elle avoit entrepris de tricoter pour mon père un grand pantalon de laine grise, et qu'elle avoit à cœur d'achever sa tâche.»—
Mon père qui faisoit la sienne de tirer parti des choses les plus ingrates, et qui trouvoit partout à faire son profit, m'en a laissé de reste à dire sur Auxerre.—Dans tous ses voyages, mais principalement dans celui dont je parle, il suivoit une route si différente de celles que tous les autres voyageurs avoient parcourues avant lui;—il voyoit les rois et les cours, et toute leur magnificence, sous un point de vue si original;—ses remarques sur les caractères, les mœurs et les coutumes des pays que nous traversions, étoient si opposées à celles de tous les autres hommes, et particulièrement à celles de mon oncle Tobie et du caporal, pour ne rien dire des miennes,—les hasards et les accidens qui nous arrivoient, ou que les systèmes et son opiniâtreté nous attiroient journellement, étoient d'un genre si varié, si étrange, si tragi-comique;—en un mot, l'ensemble de ses aventures et de ses réflexions, forme un tout si différent de tout ce qu'on a jamais vu dans aucun récit de voyageur,—que ce sera ma faute, et uniquement ma faute, si les voyages de mon père ne sont pas lus et relus par tout voyageur et tout amateur de voyages, tant qu'il y aura des voyages et des voyageurs.
Mais ce riche ballot ne doit pas s'ouvrir encore. Je ne veux en tirer que ce qui m'est nécessaire pour débrouiller le mystère de notre séjour à Auxerre.—Je vois l'impatience du lecteur, et je m'empresse de la satisfaire.
—«Frère Tobie, dit mon père, voulez-vous, en attendant le dîner, que nous allions voir ces messieurs dont monsieur Séguier a parlé avec tant d'éloge?—J'irai voir qui vous voudrez, dit mon oncle Tobie, dont la complaisance étoit inépuisable.—Mais ces messieurs sont des momies, reprit mon père.—Est-il nécessaire de se raser, dit mon oncle Tobie?—Non, parbleu! frère, s'écria mon père,—au contraire, une longue barbe nous donnera un air de famille tout-à-fait convenable.—» Là-dessus nous nous mîmes en marche, mon oncle Tobie, appuyé sur le caporal, et formant l'arrière-garde, et nous nous acheminâmes vers l'abbaye de St.-Germain.