—«Tout ce que nous voyons, dit mon père au sacristain, qui étoit un jeune frère de l'ordre de St.-Benoît, est vraiment très-beau, et très-riche, et très-magnifique.—Mais ce n'est pas là le but de notre curiosité. Nous voudrions voir ces corps desquels monsieur Séguier a donné au public une description si exacte.»
Le moine s'inclina, et prenant dans la sacristie une torche consacrée à cet usage, il nous conduisit au tombeau de St.-Héréhald.—«Voici, dit le sacristain, en posant la main sur la tombe,—voici un prince célèbre de la maison de Bavière, qui, sous les règnes successifs de Charlemagne, de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve, jouit d'une grande autorité dans le gouvernement. Il contribua, plus que personne, à rétablir partout l'ordre et la discipline.—Il faut donc, dit mon oncle Tobie, qu'il ait été aussi grand dans le champ de Mars que dans le cabinet. C'étoit, à coup sûr, quelque preux et vaillant chevalier.—C'étoit un moine, dit le sacristain.»
Mon oncle Tobie et Trim se regardèrent pour chercher quelque consolation dans les yeux de l'un de l'autre;—ils n'en trouvèrent point.—Mon père frappa des deux mains sur ses cuisses; c'étoit son geste ordinaire quand il voyoit ou qu'il entendoit quelque chose de très-plaisant.—Il ne pouvoit souffrir les moines, ni tout ce qui y avoit rapport; mais la réponse du sacristain portant plus à-plomb sur mon oncle Tobie et sur Trim que sur lui, ce fut pour lui un triomphe relatif qui le mit de la plus belle humeur du monde.
—«Et comment, je vous prie, appelez-vous ce gentilhomme-ci, demanda mon père en riant?—Cette tombe, dit le jeune bénédictin, en baissant les yeux, contient les os de Ste.-Maxime, qui vint de Ravenne exprès pour toucher le corps…—De Ste.-Maxime, dit mon père, coupant la parole au sacristain!—Ce sont, ajouta mon père, les deux plus grands saints de tout le martyrologe.—Excusez-moi, dit le sacristain;—c'étoit pour toucher les os de St.-Germain, fondateur de l'abbaye.—Et qu'est-ce qu'elle gagna par-là, dit mon oncle Tobie?—Parbleu! dit mon père, ce qu'une femme gagne ordinairement quand elle va en pélerinage.—Elle gagna le martyre, répliqua le jeune bénédictin, en s'inclinant jusqu'à terre, et disant ce peu de mots d'un ton de voix à-la-fois si modeste et si assuré, que mon père en fut désarmé pour un moment.—On croit, continua le bénédictin, que Ste.-Maxime repose dans cette tombe depuis quatre cents ans; et il n'y en a que deux cents qu'elle est canonisée.—On est long-temps à faire son chemin, frère Tobie, dit mon père, dans cette armée de martyres.—Hélas! dit Trim! dans quelque corps que ce soit, quand un pauvre diable n'a pas le moyen d'acheter…»
«Pauvre Sainte-Maxime, dit mon oncle Tobie à demi-voix, en s'éloignant de sa tombe!—Elle étoit, continua le sacristain, une des plus belles et une des plus grandes dames de France et d'Italie.—Mais qui diable est enterré-là, à côté d'elle, dit mon père, montrant du bout de sa canne une grande tombe près de laquelle il passoit?—C'est St.-Prosper, monsieur, répondit le sacristain.—Peste! dit mon père, St.-Prosper est fort bien placé là.—Et quelle est l'histoire de St.-Prosper, continua-t-il?—St.-Prosper, répliqua le sacristain, étoit évêque.—Par le ciel! s'écria mon père en l'interrompant, je m'en doutois.—St.-Prosper! l'heureux nom!—Comment St.-Prosper eût-il manqué d'être évêque ou cardinal?»—Il tira son journal de sa poche, le sacristain tenant sa torche pour l'éclairer, et il écrivit St.-Prosper, comme un nouvel appui à son système sur les noms de baptême.—Et j'oserai dire que, vu le désintéressement qu'il apportoit dans la recherche de la vérité, il auroit trouvé un trésor dans le tombeau de St.-Prosper, qu'il ne se seroit pas cru si riche. C'étoit la visite la plus heureuse, la plus utile qu'on eût jamais rendue à la mort. Enfin, mon père fut si charmé de sa découverte, qu'il se décida sur-le-champ à passer un jour de plus à Auxerre.
«Je verrai demain le reste de ces bonnes gens, dit mon père, comme nous traversions la place.—Et pendant ce temps-là, frère Shandy, dit mon oncle Tobie, le caporal et moi nous visiterons les remparts.»
CHAPITRE XIV.
Je ne sais plus où j'en suis.
Me voici pour le coup dans un labyrinthe tout-à-fait inextricable.—Dans l'un (c'est celui que j'écris maintenant) j'en suis dehors depuis long-temps.—Dans l'autre (c'est celui que je dois écrire un jour) je n'en suis pas encore tout-à-fait sorti.—
Il y a en toutes choses un certain degré de perfection; et en voulant aller au-delà, je me suis mis dans une situation où jamais voyageur ne s'est trouvé avant moi.—Car en ce même instant je suis sur la place d'Auxerre, avec mon père et mon oncle Tobie, regagnant l'auberge et le dîner.—J'entre en même-temps dans la ville de Lyon, avec ma chaise de poste rompue en mille pièces;—et pour compléter l'extravagance, je me trouve (toujours au même instant) sur les bords de la Garonne, dans un joli pavillon bâti par Pringello, que monsieur Salignac m'a prêté, et dans lequel j'écris cette rapsodie.
—Laissez-moi me recueillir un peu, et reprendre ensuite le fil de mon voyage.