Faisant donc toute la diligence possible, d'Ailly-le-haut-Clocher, je gagnai Flixcourt; de Flixcourt, Péquigny, puis enfin Amiens,—Amiens, où la belle Jeanneton avoit fait son apprentissage, mais où Jeanneton n'étoit plus, et où par conséquent rien n'étoit digne de m'arrêter.—
Mais en arrivant à la poste, on détela ma chaise, et l'on établit mes brancards sur des tréteaux.—Quelle est cette mode, dis-je? prétend-on par-là me faire aller plus vîte?—J'appris que le courrier d'une berline qui alloit arriver, avoit retenu tous les chevaux, et que je ne pourrois partir qu'après que les miens auroient mangé l'avoine.
«Mais si monsieur veut descendre en attendant?»—
Monsieur préféra de rester dans sa chaise.—Mais pour l'amour de Dieu, garçon, qu'on se dépêche.—…
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Je n'ai rien, mon bon-homme, lui dis-je.—C'étoit à un vieillard couvert de haillons, qui s'étoit avancé jusqu'à deux pas de la portière, son bonnet de laine rouge à la main.—Son geste et ses yeux demandoient, sa bouche ne parloit pas.—Il avoit un chien qui tenoit, ainsi que son maître, ses yeux fixés sur moi, et qui sembloit aussi solliciter ma charité.—
Je n'ai rien, dis-je une seconde fois.—C'étoit à-la-fois un mensonge et un acte de dureté.—Je rougis de l'avoir dit.—Mais, pensai-je en moi-même, ces pauvres sont si importuns!—Celui-là ne le fut pas.—Dieu vous conserve, dit-il;—et il se retira humblement.
Ho-hé, ho-hé!—vîte—les chevaux.—C'étoit la berline qui venoit d'arriver. Les postillons coururent. Le bon vieillard et son chien s'approchèrent, n'obtinrent rien, et se retirèrent sans murmure.
Celui qui vient d'avoir un tort, seroit fâché de rencontrer quelqu'un qui, à sa place, ne l'auroit pas eu. Si les voyageurs de la berline eussent donné au pauvre, je crois que j'en aurois senti quelque peine.—Après tout, dis-je, ces gens-là sont plus riches que moi; et puisque… Bon Dieu! m'écriai-je, leur dureté excuseroit-elle la mienne?
Cette réflexion me mit mal avec moi-même.—Je cherchai des yeux le pauvre, comme si j'eusse voulu le rappeller.—Il s'étoit assis sur un banc de pierre, son chien vis-à-vis de lui, et la tête appuyée entre les genoux de son maître, qui le flattoit de la main, sans lever les yeux de mon côté.