Sur le même banc je vis un soldat, que ses souliers poudreux annonçoient pour un voyageur. Il avoit posé son havresac sur le banc, entre le pauvre et lui, et par-dessus son havresac il avoit mis son épée et son chapeau.—Il s'essuyoit le front avec la main, et paroissoit reprendre haleine pour continuer sa route.—Son chien (car il avoit aussi son chien) étoit assis par terre à côté de lui, regardant les passans d'un air fier.
Ce second chien me fit mieux remarquer le premier, qui étoit noir, fort laid et à moitié pelé; et je m'étonnois que le vieillard, réduit à la dernière misère, voulût ainsi partager avec lui une subsistance rare et souvent incertaine.—L'air dont ils se regardoient tous deux, m'éclaira sur-le-champ.—«O de tous les animaux le plus aimable et le plus justement aimé, m'écriai-je en moi-même!—C'est toi qui es le compagnon de l'homme,—son ami,—son frère.—Toi seul lui restes fidèle dans le malheur!—Toi seul ne dédaignes pas le pauvre… Si l'habitude de vivre auprès du riche ne t'a pas corrompu!—Ce bon vieillard méprisé, délaissé, rebuté par le monde entier, trouve en toi un ami qui l'accueille, et qui lui sourit:—et sur le lit de paille qu'il partage avec toi, sa misère lui paroît moins affreuse, il n'est pas seul au monde tant que tu lui restes encore.»
En ce moment une glace de la berline se baissa, et il en tomba quelques débris de viandes froides, avec lesquelles les voyageurs venoient de déjeûner. Les deux chiens s'élancèrent.—La berline partit: un seul chien fut écrasé.—C'étoit celui du pauvre.
Le chien jetta un cri,—ce fut le dernier. Son maître s'étoit précipité sur lui.—Son maître dans le plus sombre désespoir! Il ne pleuroit point. Hélas! il ne pouvoit pleurer.—Mon bon-homme, lui criai-je.—Il retourna douloureusement la tête. Je lui jettai un écu de six francs.—L'écu roula à côté de lui sans qu'il s'en mît en peine. Il ne me remercia que par un mouvement de tête affectueux; et il reprit son chien dans ses bras.—Hélas! son chien étoit mort.—
«Mon ami, dit le soldat, en lui tendant la main, avec les six francs qu'il avoit ramassés,—ce brave gentilhomme Anglois vous a donné de l'argent. Il est bienheureux! Il est riche!—Mais tout le monde ne l'est pas.—Je n'ai qu'un chien; vous avez perdu le vôtre;—celui-ci est à vous.»—En même-temps il attacha son chien avec une petite corde qu'il mit dans la main du pauvre, et il s'éloigna aussi-tôt.
O monsieur le soldat, s'écria le bon vieillard en lui tendant les bras!—Le soldat s'éloignoit toujours, laissant le pauvre dans l'extase de la surprise et de la reconnoissance.
Mais les bénédictions du pauvre, mais les miennes le suivront par tout.—Brave et galant homme, m'écriai-je! Eh! qui suis-je auprès de toi? Je n'ai donné à ce malheureux que de l'argent: tu viens de lui rendre un ami.—
Mais, ô ciel! suis-je confiné à Amiens pour le reste de ma vie? Le sommeil me gagne.—Oh! garçon!—Le garçon amenoit mes chevaux.
CHAPITRE II.
Sommeil dérangé.
Dans cette multitude de petits chagrins auxquels un voyageur est sans cesse exposé, il en est un plus pénible à mon gré que tous les autres; et celui-là, à moins que n'ayez un courrier qui vous précède, je vous défie de l'éviter.—Et quel est ce chagrin?—Le voici.