—Il y a, dis-je, une époque charmante dans la vie de tout homme sensible.—C'est quand une pareille histoire lui plait, le touche, l'intéresse davantage, que tous les rogatons, bribes et fragmens de l'antiquité, qu'il rencontre en foule chez tous les voyageurs.

C'étoit tout ce qui m'avoit frappé en lisant les détails que Spon et les autres nous ont laissés sur la ville de Lyon. Mais ce qui acheva de me charmer, fut ce que je trouvai depuis dans un autre voyageur, (Dieu sait lequel) qui rapporte qu'un tombeau fut érigé à la fidélité de Paulin et de Pauline; et placé près de cette même porte qu'ils avoient consacrée par leur mort touchante.—Et sur ce tombeau, ajoute l'auteur, les amans vont encore aujourd'hui évoquer leurs ombres, et les prendre à témoin de leurs sermens.—

Je doute qu'en aucun temps de ma vie j'eusse pu me soumettre à un tel genre d'épreuves;—mais ce tombeau des amans revenoit sans cesse à mon imagination. Je ne pouvois parler de Lyon, ou seulement y penser,—que dis-je? je ne pouvois voir une étoffe de Lyon, sans que ce précieux monument de fidélité antique me revînt à l'idée.—Et j'ai souvent dit dans ma manière libre de m'exprimer (peut-être même avec quelque irrévérence) que ce tombeau, tout négligé qu'il étoit, me sembloit d'un aussi grand prix que celui de la Mecque, et même que la Santa Casa de Lorette, à la richesse près.—Je m'étois même promis, quoique je n'eusse aucune affaire à Lyon, de ne pas mourir sans avoir fait le pélerinage.—

Ainsi, quoique sur la liste des choses que j'avois à voir à Lyon, cet article fût le dernier; on peut voir qu'il n'étoit pas le moins intéressant pour moi. En ruminant ce projet dans ma tête, je fis donc dans ma chambre une douzaine ou deux d'enjambées plus longues que de coutume; je descendis ensuite froidement dans la cour, dans le dessein de sortir:—Incertain si je retournerois à mon auberge, je demandai ma carte à l'hôte, je le payai; je donnai, de plus, dix sous à la fille; et je recevois les derniers complimens de monsieur le Blanc, qui me souhaitoit un heureux voyage, quand je fus arrêté à la porte.—

CHAPITRE XVIII.
L'Ane.

C'étoit un pauvre âne avec de grands paniers sur le dos, qui ramassoit, comme par charité, des feuilles de raves et des trognons de choux.—Il étoit indécis,—ses deux pieds de devant sur le seuil, et à moitié engagés dans la porte,—ses deux pieds de derrière dans la rue;—et ne sachant pas bien s'il entreroit ou non.

Or, un âne est pour moi une espèce d'animal sacré. Quelque pressé que je sois, il m'est impossible de le frapper. La patience avec laquelle il endure les mauvais traitemens, est écrite d'une manière si naturelle sur sa physionomie et dans tout son maintien! elle plaide si puissamment pour lui!—qu'elle me désarme toujours, tellement que je ne saurois même lui parler brutalement.

Au contraire,—quelque part que je le rencontre, à la ville ou à la campagne, à la charrette ou sous des paniers, en esclavage ou en liberté, j'ai toujours quelque chose d'honnête à lui dire:—et comme un mot en amène un autre, s'il est aussi désœuvré que moi, j'entre en conversation avec lui. Sûrement mon imagination n'est jamais plus sérieusement occupée que lorsqu'elle m'aide à traduire ses réponses d'après sa contenance. Et si sa contenance ne s'explique pas assez clairement, je descends au fond de mon cœur et ensuite au fond du sien, pour y trouver ce que, suivant l'occasion, il est naturel, soit à un homme, soit à un âne de penser.

—De toutes les espèces qui sont au-dessous de moi, c'est, en vérité, la seule avec laquelle je puisse converser ainsi. Quant aux perroquets et aux autres oiseaux jaseurs, je n'ai jamais un mot à leur dire: non plus qu'aux singes, et par la même raison.—Les uns parlent, les autres agissent par routine; et tous me rendent également silencieux.