Mais avant d'aller plus loin, souffrez que je me débarrasse de la remarque que je vous ai promise sur Avignon, et que voici:—Quoi! parce que le vent aura fait voler le chapeau de dessus la tête d'un homme en entrant à Avignon, cet homme se croira fondé à dire et à soutenir, qu'Avignon est la ville de France la plus exposée au vent; rien n'est plus absurde, et pour moi, je ne tins aucun compte de cet accident, jusqu'à ce que mon hôte, que je consultai là-dessus, m'eût assuré qu'en effet Avignon étoit extrêmement sujet aux coups de vent, et que cela même avoit passé en proverbe.—J'en fais la remarque, surtout afin que les savans puissent m'expliquer la cause de ce phénomène; quant à la conséquence, je la vis d'abord.—Ils sont tous à Avignon, comtes, ducs et marquis; le menu peuple est baron.—On ne sauroit s'en faire entendre, pour peu qu'il y ait de vent.

«Oh! l'ami, fais-moi le plaisir de tenir ma mule pour un moment.—Il faut que j'ôte une de mes bottes qui me blesse le pied.» L'homme se tenoit les bras croisés à la porte de l'auberge; et moi, persuadé qu'il avoit quelque emploi dans la maison ou dans l'écurie, je lui mis la bride de ma mule dans la main. Je raccommodai ma botte, et quand j'eus fini, je me retournai pour reprendre ma mule, et remercier monsieur le marquis.—

Monsieur le marquis étoit déjà rentré.

CHAPITRE XXVIII.
Plaines sans fin.

J'avois alors tout le midi de la France, des rives du Rhône aux bords de la Garonne, à traverser tout à mon aise sur ma mule. Je dis, tout à mon aise, car j'avois laissé la mort bien loin derrière moi, et Dieu, et Dieu tout seul, sait à quelle distance.

«J'ai poursuivi plus d'un homme en France, dit-elle, mais jamais un train si enragé.» Cependant elle me poursuivoit toujours, toujours je la fuyois; mais je la fuyois gaîment: elle me poursuivoit encore, mais comme celui qui poursuit sa proie sans espérance de l'atteindre. Elle s'amusoit en chemin, et chaque pas qu'elle perdoit la rendoit plus traitable. «Eh! pourquoi, m'écriai-je, me presserois-je si fort?»

Ainsi, malgré ce que m'avoit dit le commis de la poste, je changeai encore une fois mon allure; et après une course aussi rapide, aussi précipitée que celle que je venois de faire, je pensai avec délices au plaisir que j'allois avoir de traverser les riches plaines du Languedoc, aussi lentement que ma mule voudrait laisser tomber son pied.—

Rien n'est plus agréable pour un voyageur, ni plus fâcheux pour un homme qui écrit son voyage, qu'une plaine vaste et riche, surtout si elle ne présente ni pont ni grande rivière, et si elle n'offre à l'œil que le tableau d'une abondance monotone.—Après nous avoir dit que le pays est superbe, charmant,—que le sol est fertile, et que la nature y étale tous ses trésors,—il lui reste éternellement sur les bras une grande plaine inutile, et dont il ne sait que faire. Il arrivera enfin à quelque ville.—Foible ressource! Au sortir de la ville, il retrouvera une plaine, et puis encore une autre.—

Quel supplice!—voyons si je viendrai à bout de m'y faire soustraire.—

CHAPITRE XXIX.
Nannette.