Je n'avois pas encore fait trois lieues et demie, que l'homme au fusil commença à regarder à son amorce.—

J'avois déjà fait trois pauses différentes, dont chacune m'avoit fait perdre un demi-mille au moins. La première avec un marchand de tambours; la seconde avec deux Franciscains; la troisième avec une vendeuse de figues de Provence.

Je voulois acheter son panier; le marché fut conclu à quatre sols, et l'affaire alloit être consommée sur-le-champ; mais il survint un cas de conscience.—Quand j'eus payé les figues, il se trouva dans le fond du panier deux douzaines d'œufs recouverts avec des feuilles de vignes. Je n'avois pas eu l'intention d'acheter des œufs, ainsi je n'y avois aucun droit. J'aurois pu réclamer la place qu'ils occupoient; mais à quoi bon cette chicanne? j'avois bien assez de figues pour mon argent.

La difficulté étoit que je voulois avoir le panier, et que la marchande vouloit le garder.—Sans le panier elle ne savoit que faire de ses œufs,—sans le panier, je n'avois que faire de mes figues;—d'autant que celles-ci étoient déjà trop mûres, et que la plupart étoient crevées par le côté. Il s'éleva là-dessus une petite contestation, et après différens biais proposés, voici le parti dont nous convînmes.—

Ah! je devine…—Vous devinez, monsieur. Oh! je vous défie, tout habile que vous êtes,—je défierois le diable lui-même, (à moins qu'il ne se soit mêlé de cette affaire, ce que je croirois assez,) de former une seule conjecture approchante de la vérité, sur l'espèce de traité que nous conclûmes pour nos œufs et nos figues.—Vous le saurez un jour, mais non pas de sitôt. Il faut que je revienne bien vîte aux amours de mon oncle Tobie. Vous le saurez si vous venez jamais à lire la relation des aventures qui me sont arrivées en traversant cette plaine,—aventures que pour cette raison j'intitule:

Histoires de la plaine.

On peut croire que je ne m'y suis pas trouvé moins embarrassé que tous les autres écrivains; et que ma plume a eu une aussi rude besogne que la leur.—Cependant les impressions qui me restent de ce voyage, et qui en ce moment se présentent toutes à mon souvenir, me disent que c'est l'époque de ma vie où j'ai été le plus occupé, et le plus utilement occupé.—En effet, comme mes conventions avec l'homme au fusil ne fixoient point le temps où je lui rendrois sa mule, j'avois conservé une liberté entière; et Dieu sait comme j'en profitois! M'arrêtant et causant avec tous ceux qui n'alloient pas au grand trot, joignant ceux qui cheminoient devant moi, attendant ceux qui venoient derrière,—hêlant ceux qui traversoient mon chemin,—arrêtant toute espèce de mendians, pélerins, moines, ou chanteurs de rue,—ne passant pas auprès d'une femme juchée sur un mûrier sans lui faire un compliment sur sa jambe, et sans lui offrir une prise de tabac pour entrer en conversation;—bref, en saisissant ainsi les occasions de toute espèce que le hazard m'offrit dans ce voyage, je vins à bout de peupler ma plaine, et d'y vivre comme au milieu d'une ville.—J'y eus toujours une société aussi nombreuse que variée; et comme ma mule aimoit la société autant que moi, et qu'elle avoit toujours de son côté quelque chose à dire à chaque bête qu'elle rencontroit,—je suis assuré que nous aurions passé un mois entier dans Palmall, ou dans Jame's Street, sans y trouver autant d'aventures, et sans voir d'aussi près la nature humaine.—

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O que j'aime cette franchise aimable, cette vivacité folâtre, qui fait tomber à-la-fois tous les plis du vêtement d'une Languedocienne!—Sous ce vêtement je crois trouver, je crois reconnoître cette innocence, cette simplicité de l'âge d'or, de cet âge tant célébré par nos poëtes.—Je m'abuse peut-être; mais il est doux de s'abuser ainsi.—