«Je vais, dit le caporal, la raconter à monsieur.—Pourvu, dit mon oncle Tobie, en regardant tristement Dunkerque et le môle,—pourvu que ce ne soit pas une histoire enjouée; car à des histoires de ce genre, il faut que l'auditeur apporte avec lui la moitié du plaisir,—et la disposition où je me trouve en ce moment nuiroit à toi, Trim, et à ton histoire.—Il n'y a, dit le caporal, rien d'enjoué dans mon histoire.—Je ne voudrois pas non plus, ajouta mon oncle Tobie, qu'elle fût trop triste.—Elle ne l'est pas non plus, répliqua le caporal;—en un mot elle convient parfaitement à monsieur.—Eh bien! je t'en remercie de tout mon cœur, s'écria mon oncle Tobie, et tu me feras plaisir de la commencer.»—
Le caporal fit la révérence.—Quoi qu'il ne soit pas aussi aisé que le monde l'imagine, d'ôter avec grace un bonnet de housard qui n'a point de consistance,—ni moins difficile, à mon avis, quand on est assis par terre, de faire une révérence aussi remplie de respect que les révérences ordinaires du caporal,—cependant en faisant glisser la paulme de sa main droite, laquelle étoit du côté de son maître; en la faisant glisser, dis-je, en arrière sur le gazon, et un peu plus loin que son corps, pour donner à celle-ci plus de courbure,—saisissant en même-temps son bonnet sans effort avec le pouce et les deux premiers doigts de la main gauche, ce qui réduisoit insensiblement le diamètre du bonnet, lui faisoit perdre sa rondeur, et l'applatissoit presqu'entièrement,—le caporal satisfit à tout beaucoup mieux que sa posture ne sembloit le promettre.—Et, ayant craché deux fois, pour chercher la clef sur laquelle son histoire iroit le mieux, et plairoit davantage à son maître,—il jeta sur lui un regard de tendresse qui lui fut rendu, et il commença ainsi.
Histoire du roi de Bohême et des sept châteaux.
«Il étoit une fois un certain roi de Bo—hê.—»
Le mot Bohême n'étoit pas encore tout-à-fait prononcé, que mon oncle Tobie obligea le caporal à faire halte pour un moment.—Le caporal avoit commencé son histoire nue tête, ayant laissé son bonnet par terre depuis qu'il l'avoit ôté à la fin du dernier chapitre.—
L'œil de la bonté épie tout.—Le caporal n'avoit pas achevé les quatre premiers mots de son histoire, que mon oncle Tobie avoit déjà touché son bonnet deux fois du bout de sa canne, comme pour dire: pourquoi, Trim, n'est-il pas sur votre tête?—Trim le ramassa avec la plus respectueuse lenteur; puis jetant un coup-d'œil humilié sur la broderie de devant, laquelle étoit terriblement ternie, et même usée dans les parties les plus apparentes, il posa de nouveau son bonnet à ses pieds pour moraliser à son sujet.—
«Je t'entends trop bien, s'écria mon oncle Tobie! et tout ce que tu dis-là n'est que trop vrai.—Mais, Trim, rien n'est fait en ce monde pour toujours durer.»—
«O mon cher Tom! s'écria Trim,—quand ces gages de ton amour et de ton souvenir seront tout-à-fait usés, que dirai-je?»—
«Il n'y a, Trim, répliqua mon oncle Tobie, autre chose à dire que ce que je t'ai dit; rien n'est fait en ce monde pour toujours durer. On se creuseroit la cervelle jusqu'au jour du jugement, qu'on ne trouveroit rien de mieux.»
Le caporal reconnut que mon oncle Tobie avoit raison, et qu'il seroit inutile, quelque esprit qu'on eût, de chercher à tirer de son bonnet une morale plus saine. Il mit donc son bonnet sur sa tête sans chercher davantage; et, passant la main sur son front pour effacer une ride pensive que le texte et le commentaire y avoient fait naître, il retourna, avec le même regard et le même son de voix, à son histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.