Suite de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
«Il étoit une fois un certain roi de Bohême…—Mais sous quel règne? c'est ce que je ne saurois dire à monsieur.»—
«Je ne te le demande en aucune sorte, s'écria mon oncle Tobie.»—
«C'étoit, sauf le respect de monsieur, un peu avant le temps où les géans cessèrent d'engendrer.—Mais en quelle année de notre Seigneur c'étoit?…»—
«Je ne donnerois pas deux sous pour le savoir, dit mon oncle Tobie.»—
«Seulement, n'en déplaise à monsieur, cela donne meilleur air à une histoire.»—
«C'est ton affaire, Trim, de l'embellir à ta mode;—et choisis, continua mon oncle Tobie, choisis dans tout le monde entier la date que tu voudras, et applique-la à ton histoire, c'est celle-là que je préférerai.»
Le caporal s'inclina d'un air pénétré de reconnoissance.—En effet, depuis la création du monde jusqu'au déluge de Noé,—depuis le déluge jusqu'à la naissance d'Abraham, depuis les patriarches et leur pélerinage jusqu'à la sortie d'Egypte des Israélites;—de-là à travers toutes les dynasties, olympiades, villes fondées et détruites, et autres époques mémorables de chaque peuple, jusqu'à la venue de Jésus-Christ,—et de cette venue au moment où Trim racontoit son histoire;—chaque siècle, chaque année, chaque mois, chaque heure, chaque minute;—mon oncle Tobie mettoit aux pieds du caporal le vaste empire des temps et tous ses abîmes.
Mais comme la modestie touche à peine du bout du doigt à ce que la libéralité lui présente les mains ouvertes, le caporal se contenta de ce qu'il y avoit de plus mauvais dans tout le paquet;—et pour que nos seigneurs du parti ministériel et de celui de l'opposition ne se mangent pas le blanc des yeux en disputant sur l'époque choisie par le caporal, je la leur dirai sans me faire prier.
Il prit l'année de notre Seigneur mil sept cent douze, qui fut celle où le duc d'Ormond se comporta si mal en Flandre; et il reprit ainsi son expédition de Bohême.