Suite de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
«En l'an de notre Seigneur mil sept cent douze, il étoit, comme je le disois à monsieur…»—
«A te dire vrai, Trim, dit mon oncle Tobie, toute autre date m'auroit plu davantage; non-seulement à cause de la tache honteuse qui souille notre histoire de cette année-là, quand nos troupes se débandèrent, et refusèrent de couvrir le siége du Quesnoy, où Fayel cependant poussoit les ouvrages avec une vigueur incroyable;—mais encore, Trim, pour l'intérêt même de ton histoire; parce que s'il y a (et ce qui t'est échappé à ce sujet m'en laisse quelque soupçon)—s'il y a, dis-je, quelques géans…»—
«En vérité, monsieur, il n'y en a qu'un.—C'est tout comme vingt, s'écria mon oncle Tobie!—mais alors tu aurois dû te reculer de quelque sept ou huit cents ans, pour te mettre hors de la portée des critiques. Et je te conseille, pour l'honneur de ton histoire, si tu dois jamais la raconter encore…»—
«Si je peux l'achever une bonne fois, dit Trim, je jure à monsieur que je ne la raconterai de ma vie, ni à homme, ni à femme, ni à enfant. A d'autres, s'écria mon oncle Tobie!» mais d'un ton de voix si bon, si encourageant, que le caporal reprit son histoire avec plus d'allégresse que jamais.—
Suite de l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
«Il étoit, sauf le respect de monsieur, dit le caporal, en élevant la voix et frottant joyeusement les deux paumes de ses mains l'une contre l'autre,—il étoit une fois un certain roi de Bohême…»—
«Laisse la date entièrement, Trim, dit mon oncle Tobie, en se penchant vers le caporal, et appuyant doucement sa main sur son épaule pour adoucir la petite peine qu'il pouvoit lui faire en l'interrompant,—laisse la date entièrement, Trim. Une histoire passe à merveille sans tant de précision; et à moins qu'on n'en soit bien sûr…—Bien sûr, dit le caporal, en secouant la tête!—J'en conviens, répondit mon oncle Tobie.—Il n'est pas aisé, Trim, qu'un homme comme toi et moi, nourri dans les armées, qui a rarement regardé devant lui plus loin que le bout de son fusil, et derrière lui au-delà de son havresac, en sache beaucoup sur cette matière.»
«Morbleu, dit Trim, vaincu par la manière de raisonner de mon oncle Tobie, autant que par le raisonnement lui-même!—un soldat a bien autre chose à faire;—car, sans parler des batailles, des marches, ni du service de garnison, n'a-t-il pas son fusil à éclaircir,—son habit à nétoyer,—ses moustaches à cirer; lui-même enfin à raser et à tenir propre, de manière à paroître toujours comme à la parade?—Quel besoin, ajouta le caporal, d'un air triomphant, quel besoin, (je le demande à monsieur)—un soldat peut-il avoir de savoir un seul mot de géographie?»—
«Tu devois dire, chronologie, Trim, dit mon oncle Tobie; car pour la géographie, elle est pour lui d'un usage indispensable. Il faut qu'il connoisse parfaitement tous les pays où son métier l'entraîne, et les confins de ces pays;—il faut qu'il en connoisse chaque ville, village, bourg, hameau, avec les routes, les canaux et les chemins creux qui y aboutissent.—S'il passe une rivière ou un ruisseau, il faut, Trim, qu'à la première vue il puisse en dire le nom,—dans quelle montagne il prend sa source,—quel est son cours,—à quelle distance il est navigable,—où il est guéable, où il ne l'est pas.—Il faut que le sol de chaque vallée lui soit aussi connu qu'au laboureur qui la cultive, et qu'il soit en état, si le cas le requiert, de donner un plan exact de toutes les plaines et défilés, des forts, des collines, des bois et des marais, à travers lesquels son armée doit marcher.—Il faut enfin qu'il connoisse leurs produits, leurs plantes, leurs minéraux, leurs eaux thermales, leurs animaux, leurs saisons, leurs climats, leurs degrés de froid et de chaud, leurs habitans, leurs coutumes, leurs langages, leur politique, et même leur religion.—Autrement, caporal, continua mon oncle Tobie, se levant dans la guérite, et commençant à s'échauffer à cet endroit de son discours,—concevroit-on comment Malborough a pu faire marcher son armée, des bords de la Meuse à Belbourg, de Belbourg à Kerpenord,—(Il fut impossible au caporal de rester assis plus long-temps) de Kerpenord, Trim, à Kalsaken, de Kalsaken à Newdorf, de Newdorf à Laudenbourg, de Laudenbourg à Mildenheim, de Mildenheim à Elchingen, d'Elchingen à Gingen, de Gingen à Belmerchoffen, de Belmerchoffen à Skellenbourg,—où il fondit sur les retranchemens des ennemis, les força à passer le Danube, traversa la Lech, poussa ses troupes jusques dans le cœur de l'empire,—et marchant à leur tête par Fribourg, Hokenwert et Schonevelt, il arriva aux plaines de Blenheim et d'Hochstet.—Ce grand homme, caporal, malgré tout son talent, n'auroit pas fait un pas ni un seul jour de marche, sans le secours de la géographie».