«La jeune béguine, continua-t-il, voyant que de me gratter avec deux doigts me faisoit le plus grand bien, commença à me gratter avec trois; jusqu'à ce qu'enfin le quatrième doigt et puis le pouce, vinrent se placer à côté des autres; et alors elle me gratta avec toute sa main.—Je n'ose plus rien dire sur les mains depuis que monsieur m'a plaisanté; mais en vérité celle-là étoit plus douce que du satin.—

»Vante-la tant qu'il te plaira, Trim, dit mon oncle Tobie, je t'assure que je t'écoute avec le plus grand plaisir.» Le caporal remercia son maître; mais n'ayant rien de nouveau à dire sur la main de la béguine, il en vint à ses effets.

«La belle béguine, dit le caporal, continua de me gratter avec toute sa main au-dessous du genou.—Je craignis à la fin que son zèle ne vînt à la fatiguer.—Bon Dieu! dit-elle, j'en ferois mille fois plus pour l'amour de Jésus-Christ.—En disant cela elle glissa sa main par-dessous la flanelle jusqu'au dessus du genou, où j'avois senti aussi de la démangeaison: et là elle recommença à gratter.

»Je commençai alors à m'apercevoir tout de bon que je devenois amoureux.

»Comme elle continuoit à gratter, je sentis l'amour, qui, de dessous sa main, se répandoit dans toutes les parties de mon corps.

»Plus elle grattoit, plus ses grattemens étoient prolongés, et plus le feu s'allumoit dans mes veines;—jusqu'à ce qu'enfin deux ou trois grattemens ayant duré plus long-temps que les autres, mon amour se trouva à son comble. Je saisis sa main…»—

«Eh bien! Trim, dit mon oncle Tobie, tu la portas à tes lèvres, et tu fis ta déclaration?…»—

Il importe peu de savoir si les amours de Trim se terminèrent précisément de la manière que mon oncle Tobie avoit imaginée. Il suffit qu'on y trouve l'essence de tous les amours de roman qui aient jamais été écrits depuis le commencement du monde.—

CHAPITRE LII.
La veuve Wadman change son plan d'attaque.

Aussitôt que le caporal eut fini l'histoire de ses amours, ou plutôt, dès que mon oncle Tobie l'eut finie pour lui, Mistriss Wadman sortit sans bruit de son arbre, rattacha sa coëffe, franchit la petite porte de communication, et s'avança lentement vers la guérite de mon oncle Tobie.—La disposition d'esprit dans laquelle Trim avoit dû mettre mon oncle Tobie, étoit une occasion trop favorable pour la laisser échapper.—L'attaque avoit été résolue d'après la circonstance; et mon oncle Tobie en avoit encore applani le chemin, en ordonnant au caporal d'emporter la pelle, la bêche, la pioche, les piquets, et tous les autres ustensiles de guerre, qui gisoient épars sur le terrein où avoit été Dunkerque.