«Je repasserai à neuf les deux rasoirs de monsieur;—je rajusterai un peu mon bonnet de housard, et je prendrai l'uniforme du pauvre lieutenant Lefèvre, que monsieur m'a ordonné de porter pour l'amour de lui;—et aussi-tôt que monsieur sera rasé, et qu'il aura pris sa chemise, son habit bleu et or, et ses culottes de fine écarlate;—enfin quand sa toilette sera achevée et que tout sera prêt,—nous marcherons fiérement, comme à l'attaque d'un bastion.—Or, tandis que monsieur engagera le combat avec mistriss Wadman dans le salon à droite, je livrerai bataille à Brigitte dans la cuisine à gauche; et au moyen de cette disposition, je réponds à monsieur, dit le caporal, en faisant claquer ses doigts au-dessus de sa tête,—je lui réponds de la victoire.»—

«Je désire que tout cela réussisse, dit mon oncle Tobie; mais je déclare, caporal, que j'aimerois mieux marcher à l'ennemi sur le revers d'une tranchée.»—

«Une femme est bien autre chose, dit le caporal.—Je le suppose ainsi, dit mon oncle Tobie.»

CHAPITRE LX.
L'âne et le califourchon.

De tout ce que pouvoit dire mon père, si quelque chose étoit capable de désoler mon oncle Tobie, (surtout pendant la durée de ses amours) c'étoit l'usage continuel et perfide que faisoit mon père d'une expression d'Hilarion l'hermite, lequel en parlant de ses jeûnes, de ses veilles, de ses flagellations, et de toutes les macérations pratiquées dans la religion,—disoit, (quoiqu'un peu plus gaiment, ce me semble, qu'il ne convenoit à un hermite) qu'il employoit tous ces moyens pour empêcher son âne de regimber; voulant dire: pour réprimer l'aiguillon de la chair.—

Mon père étoit enchanté de cette expression, non pas seulement à cause de son laconisme, mais parce qu'elle ravaloit les désirs et les appétits de la partie de nous-mêmes la plus grossière.—Il adopta donc cette métaphore, et il s'en servit constamment pendant plusieurs années de sa vie. Il ne prononçoit plus le mot passions, c'étoit toujours âne qu'il mettoit à la place. Si bien que pendant tout le temps que sa manie dura, l'on pouvoit dire qu'il étoit toujours à cheval sur son âne ou sur l'âne d'un autre.

Ici, messieurs, je vous prie d'observer la différence de l'âne de mon père à mon dada, ou, si vous voulez, à mon califourchon; le tout pour qu'il ne vous arrive jamais de les confondre dans votre esprit.

Mon dada, si vous l'avez un peu observé, n'est pas une méchante bête; il ne pratique de l'âne en rien,—non, messieurs, en rien.—Mon dada!—Eh! c'est celui de tout le monde; c'est la petite niaiserie du moment; c'est la folie du jour: un magot, un papillon, un pantin, le boulingrin de mon oncle Tobie.—Mon dada!—Eh! c'est celui que vous montez vous-même, madame, quand vous avez un moment d'humeur, de vapeurs, d'ennui de votre mari;—en un mot, c'est l'animal le plus utile que je connoisse; et je ne sais pas ce que le monde deviendroit sans lui.—

Mais l'âne de mon père, messieurs!—montez-le, je vous prie, montez le;—de grace, montez-le;—ou plutôt, messieurs, ne le montez pas.—C'est un animal concupiscent; et malheur à celui qui ne l'empêche pas de regimber.

CHAPITRE LXI.
Coq-à-l'âne.