Le traitement des chevaux en France est indigne d'un peuple chrétien, et pour moi, il m'est démontré qu'un cheval de poste de ce pays-là ne seroit pas en état de faire un pas, sans la vertu toute-puissante de deux mots énergiques, qu'on ne cesse de lui répéter avec une complaisance infatigable.—Il trouve dans ces deux mots autant de substance que dans un picotin d'avoine.—Enfin, c'est une ressource précieuse, et une ressource qui ne coûte rien.—C'est pour cela même, que je meurs d'envie de l'apprendre au lecteur.

—Mais c'est ici la question.—Quand on donne une recette, elle doit être claire et intelligible; autrement elle est inutile. Et cependant si je m'exprime trop au naturel, je m'expose à être déchiré à belles dents dans le public, par ceux mêmes d'entre les gens d'église qui pourroient en avoir ri entre leurs rideaux.

—Comment m'y prendre?—C'est en vain que j'y songe.—Mon imagination ne me fournit rien.—Comment glisser sur la prononciation de deux mots si étranges? Comment les amener de manière à ce que le lecteur n'en perde rien, et de manière, en même-temps, à ce que l'oreille la plus délicate n'en soit pas blessée?—

Ma plume m'entraîne,—mon encre me brûle les doigts;—je vais essayer. Et ensuite… Ensuite! je crains qu'il n'arrive pis. Je crains que l'encre ne brûle le papier.

—Non.—Je n'oserai jamais.—

Mais si vous désirez de savoir comment l'abbesse des Andouillettes et une novice de son couvent se tirèrent d'affaire en semblable rencontre,—promettez-moi seulement un peu d'indulgence, et je vous la raconterai sans le moindre scrupule.

CHAPITRE VII.
Histoire de l'abbesse des Andouillettes.

L'abbesse des Andouillettes, dont le couvent est situé dans ces montagnes qui séparent la Bourgogne de la Savoie, comme on peut le voir dans les nouvelles cartes de l'académie des sciences de Paris,—l'abbesse des Andouillettes se trouvoit en danger d'un anchylose au genou, la sinovie s'en étant desséchée par son assiduité à de trop longues matines.

Vainement elle avoit tenté tous les remèdes.—Premiérement des prières et des actions de graces à Dieu.—Puis des neuvaines, d'abord à tous les saints indistinctement, ensuite à chaque saint dont le genou avoit été anchylosé avant le sien.—Les neuvaines n'opérant pas, elle avoit eu recours à toutes les reliques du couvent, et principalement à l'os de la cuisse du boiteux de Lystra.—On appliquoit tour à tour chaque relique sur le mal; on passoit dessus le rosaire en croix, et enveloppoit le tout avec le voile de madame, qui se mettoit au lit dans ce saint appareil.

Enfin, lasse de tant d'essais inutiles, madame s'étoit livré au bras séculier.—Il falloit voir combien d'huiles et de graisses émollientes,—combien de fomentations adoucissantes et résolutives,—combien de frictions anodines!—Tantôt des cataplasmes de mauve, de guimauve et de bonhenry, auxquels on ajoutoit des oignons de lys et du sénégré;—tantôt la vapeur de certains bois, dont on dirigeoit la fumée sur la cuisse de madame, qui tenoit dessus son scapulaire en croix;—tantôt enfin des décoctions de chicorée sauvage, de cresson d'eau, de cerfeuil, de cochléaria et de myrrhe.—