CHAPITRE V.
Départ de Paris.
En prononçant le mot jovial, comme j'ai fait à la fin du dernier chapitre, j'ai réveillé en moi l'idée de Spléen.—Non par aucune analogie, ni par aucun ordre chronologique ou généalogique.—Je sais qu'il n'y a pas entre ces deux mots plus de rapport et de parenté, qu'entre le jour et la nuit, ou entre toutes autres choses antipathiques de leur nature.—Mais de même qu'un habile politique tâche d'entretenir une heureuse harmonie parmi les hommes, ainsi un habile écrivain travaille à rapprocher les mots les plus opposés, pouvant à tout moment se trouver dans le cas de les employer ensemble.
Ainsi donc, à tout événement, après avoir parlé de l'humeur joviale des François, j'écris ici en gros caractères:
SPLÉEN.
En partant de Chantilly, j'ai déclaré que le meilleur principe en voyageant étoit de faire diligence;—mais ceci est purement une affaire d'opinion, et je n'ai prétendu ramener personne à mon sentiment.—D'ailleurs, l'expérience me manquoit alors, et je ne savois pas tous les inconvéniens qu'il y avoit à aller si grand train.—Aujourd'hui j'abandonne mon système, et le laisse à qui voudra le prendre.—Il a dérangé ma digestion, et m'a valu une diarrhée bilieuse, qui m'a ramené au triste état d'où j'étois à peine sorti.—C'est pour le coup que je décampe, et que je me sauve sur les bords de la Garonne.—
Quant à ces gens-ci, à leur génie,—à leurs manières,—à leurs coutumes, leurs lois,—leur religion, leur gouvernement,—leurs manufactures,—leur commerce,—leurs finances, leurs ressources et les ressorts cachés qui les font mouvoir,—quoique j'aie passé deux jours et trois nuits parmi eux, quoique j'aie étudié et médité cette matière avec toute l'attention dont je suis capable,—n'attendez pas que je vous en dise un seul mot.
—Allons, allons! Il faut que je parte.—La route est pavée,—les postes sont courtes, les jours sont longs,—il n'est pas plus de midi:—je serai à Fontainebleau avant le roi.—
Mais, Monsieur, est-ce que le roi va à Fontainebleau?—Non pas que je sache.
CHAPITRE VI.
Comment m'y prendre?
S'il existe dans le monde une plainte absurde et ridicule, surtout dans la bouche d'un voyageur, c'est celle que j'entends faire tous les jours, que la poste ne va pas en France aussi vîte qu'en Angleterre:—tandis que, tout bien considéré, elle y va beaucoup plus vîte.—En effet, si l'on calcule la pesanteur des voitures françoises, avec l'énorme quantité des bagages dont on les charge dessus, devant et derrière,—si l'on considère ensuite les petites haridelles qui les traînent, et le peu que ces haridelles ont à manger,—il y a de quoi s'étonner que l'on avance de quelques pas.