En me parlant de Marie, le postillon avoit l'air si touché, le son même de sa voix annonçoit un cœur si compatissant, que je me promis de lui donner une pièce de vingt-quatre sous en arrivant à Moulins.—
«Et qui est la pauvre Marie, lui dis-je?»—
«L'amour et la pitié de tous les villages d'alentour, dit le postillon.—Il y a trois ans que le soleil ne luit plus pour cette fille si belle, si aimable, si spirituelle.—Sa raison est égarée.—Pauvre Marie, répéta-t-il, tu méritois un meilleur sort! Devois-tu voir ainsi tes bans arrêtés par les intrigues du vicaire de ta paroisse?»
Il alloit continuer, quand Marie, après un moment de silence, reprit son chalumeau, et recommença son air.—C'étoit les mêmes sons; pourtant ils étoient dix fois plus doux.—«C'est l'hymne de la Vierge, dit le jeune homme; c'est celle qu'elle chante tous les soirs. Mais d'où la sait-elle? Mais qui lui a montré à jouer du chalumeau? C'est ce que nous ne savons pas; nous croyons que le ciel qui la protège lui a ménagé cette foible consolation.—Depuis qu'elle n'a plus l'usage de sa raison, c'est la seule qui lui reste. Elle ne quitte jamais son chalumeau; et jour et nuit elle joue cette prière que vous entendez.»
Le postillon me raconta tout cela d'un air si honnête, avec une éloquence si naturelle, que malgré moi, je crus appercevoir en lui quelque chose au-dessus de son état; et j'aurois voulu savoir sa propre histoire, si la pauvre Marie ne s'étoit pas entiérement emparée de moi.—
Cependant nous approchions du banc où Marie étoit assise. Elle étoit vêtue de blanc; ses cheveux relevés en deux tresses, et rattachés sous un réseau de soie, avec quelques feuilles d'olivier placées sur le côté d'une manière assez bizarre.—Elle étoit belle; et si j'ai jamais éprouvé dans toute sa force la douleur d'un cœur honnête, ce fut en voyant la pauvre Marie.
«Le ciel ait pitié d'elle, dit le postillon! pauvre fille! On a fait dire plus de cent messes dans toutes les paroisses et tous les couvens d'alentour; mais sans effet.—Comme sa raison lui revient par petits intervalles, nous espérons encore qu'à la fin la sainte Vierge la guérira. Mais ses parens, qui en savent plus que nous, sont tout-à-fait sans espérance, et croient que sa raison est perdue pour toujours.»
Comme le postillon parloit, Marie fit une cadence si mélancolique, si tendre, si plaintive,—que je m'élançai de ma chaise pour courir à elle, je me trouvai assis entre elle et sa chèvre, avant d'être revenu de mon extase.
Marie me fixa attentivement,—puis regarda sa chèvre,—et puis revint à moi,—et puis à sa chèvre,—et continua ainsi pendant quelque temps.
«Eh bien! Marie, lui dis-je doucement, quelle ressemblance trouvez-vous?»