Hé bien, dis-je, je voudrois déjà avoir fait ce pas-là. Lâche! un homme n'est-il donc pas égal à un autre sur toute la surface du globe? Cela est ainsi dans un champ de bataille; pourquoi cela ne seroit-il pas de même face à face dans le cabinet? Crois-moi, Yorick, un homme qui ne prend pas cette noble assurance, se manque à lui-même, se dégrade et dément ses propres ressources dix fois sur une que la nature les lui refuse. Présente-toi au duc avec la crainte de la Bastille dans tes regards et dans ta contenance, et sois assuré que tu seras renvoyé à Paris en moins d'une heure sous bonne escorte…
Ma foi, dis-je, je le crois ainsi… Hé bien, par le ciel! j'irai au duc avec toute l'assurance et toute la gaieté possibles…
Vous vous égarez encore, me dis-je. Un cœur tranquille ne se jette pas dans les extrêmes… il se possède toujours… Bien, bien, m'écriai-je, tandis que le cocher entroit dans les cours; je vois que je m'en acquitterai très-bien. Et quand il s'arrêta, je me trouvai, par la leçon que je venois de me donner, aussi calme qu'on peut l'être. Je ne montai l'escalier ni avec cet air craintif qu'ont les victimes de la justice, ni avec cette humeur vive et badine qui m'anime toujours quand je te vais voir, Eliza.
Dès que je parus dans le salon, une personne vint au-devant de moi; je ne sais si c'étoit le maître-d'hôtel ou le valet-de-chambre, peut-être étoit-ce quelque sous-secrétaire; elle me dit que M. le duc de C… travailloit. J'ignore, lui dis-je, comment il faut s'y prendre pour obtenir audience; je suis étranger, et ce qui est encore pis dans la conjoncture des affaires présentes, c'est que je suis anglois. Elle me répondit que cette circonstance ne rendoit pas la chose plus difficile… Je lui fis une légère inclination… Monsieur, lui dis-je, ce que j'ai à communiquer à M. le duc est fort important. Il regarda de côté et d'autre, pour voir apparemment s'il n'y avoit personne qui pût en avertir le ministre. Je retournai à lui… Je ne veux pas, monsieur, lui dis-je, causer ici de méprise… ce n'est pas pour M. le duc que l'affaire dont j'ai à lui parler est importante, c'est pour moi. Oh! c'est une autre affaire, dit-il. Non, monsieur, repris-je, je suis sûr que c'est la même chose pour M. le duc… Cependant je le priai de me dire quand pourrais avoir accès. Dans deux heures, dit-il. Le nombre des équipages qui étoient dans la cour sembloit justifier ce calcul. Que faire pendant ce temps-là? Se promener en long et en large dans une salle d'audience, ne me paroissoit pas un passe-temps fort agréable. Je descendis, et j'ordonnai au cocher de me mener au cordon-bleu.
Mais tel est mon destin… Il est rare que j'aille à l'endroit que je me propose.
LE PATISSIER.
Versailles.
Je n'étois pas à moitié chemin de l'auberge que je changeai d'idée. Puisque je suis à Versailles, pensai-je, il ne m'en coûtera pas davantage de parcourir la ville; je tirai le cordon, et je dis au cocher de me promener par quelques-unes de ses principales rues. Cela sera bientôt fait, ajoutai-je, car je suppose qu'elle n'est pas grande. Elle n'est pas grande! pardonnez-moi, monsieur, elle est fort grande et même fort belle. La plupart des seigneurs y ont des hôtels… A ce mot d'hôtels, je me rappelai tout-à-coup le comte de B. dont le libraire du quai Conti m'avoit dit tant de bien… Hé! pourquoi n'irai-je pas chez un homme qui a une si haute idée des livres anglois, et des anglois mêmes? Je lui raconterai mon aventure… Je changeai donc d'avis une seconde fois… à bien compter, même, c'étoit la troisième. J'avois eu d'abord envie d'aller chez madame R… rue des Saints-Pères; j'avois chargé sa femme-de-chambre de la prévenir que je me rendrois assurément chez elle. Mais ce n'est pas moi qui règle les circonstances, ce sont les circonstances qui me gouvernent. Ayant donc aperçu de l'autre côté de la rue un homme qui portoit un panier, et paroissoit avoir quelque chose à vendre, je dis à La Fleur d'aller lui demander où demeuroit le comte de B…
La Fleur revint précipitamment; et avec un air qui peignoit la surprise, il me dit que c'étoit un chevalier de Saint-Louis qui vendoit des petits pâtés… Quel conte! lui dis-je, cela est impossible. Je ne puis, monsieur, vous expliquer la raison de ce que j'ai vu; mais cela est; j'ai vu la croix et le ruban rouge attaché à la boutonnière… J'ai regardé dans le panier, et j'ai vu les petits pâtés qu'il vend; il est impossible que je me trompe en cela.
Un tel revers dans la vie d'un homme éveille dans une ame sensible un autre principe que la curiosité… Je l'examinai quelque temps de dedans mon carrosse… Plus je l'examinois, plus je le voyois avec sa croix et son panier, et plus mon esprit et mon cœur s'échauffoient… Je descendis de la voiture, et je dirigeai mes pas vers lui.
Il étoit entouré d'un tablier blanc qui lui tomboit au-dessous des genoux. Sa croix pendoit au-dessus de la bavette. Son panier, rempli de petits pâtés, étoit couvert d'une serviette ouvrée. Il y en avoit une autre au fond, et tout cela étoit si propre, que l'on pouvoit acheter ses petits pâtés, aussi bien par appétit que par sentiment.