Il ne les offroit à personne, mais il se tenoit tranquille dans l'encoignure d'un hôtel, dans l'espoir qu'on viendroit les acheter sans y être sollicité.
Il étoit âgé d'environ cinquante ans… d'une physionomie calme, mais un peu grave. Cela ne me surprit pas… Je m'adressai au panier plutôt qu'à lui. Je levai la serviette et pris un petit pâté, en le priant d'un air touché de m'expliquer ce phénomène.
Il me dit en peu de mots, qu'il avoit passé sa jeunesse dans le service; qu'il y avoit mangé un petit patrimoine; qu'il avoit obtenu une compagnie et la croix: mais qu'à la conclusion de la dernière paix, son régiment fut réformé, et que tout le corps, ainsi que ceux d'autres régimens, fut renvoyé sans pension ni gratification… Il se trouvoit dans le monde sans amis, sans argent, et bien réellement, ajouta-t-il, sans autre chose que ceci (montrant sa croix). Le pauvre chevalier me faisoit pitié; mais il gagna mon estime en achevant ce qu'il avoit à me dire.
Le roi est un prince aussi bon que généreux, mais il ne peut récompenser ni soulager tout le monde; mon malheur est de me trouver de ce nombre… Je suis marié… Ma femme que j'aime et qui m'aime, a cru pouvoir mettre à profit le petit talent qu'elle a de faire de la pâtisserie, et j'ai pensé, moi, qu'il n'y avoit point de déshonneur à nous préserver tous deux des horreurs de la disette en vendant ce qu'elle fait… à moins que la providence ne nous eût offert un meilleur moyen.
Je priverois les ames sensibles d'un plaisir, si je ne leur racontois pas ce qui arriva à ce pauvre chevalier de Saint-Louis, huit ou neuf mois après.
Il se tenoit ordinairement près de la grille du château. Sa croix attira les regards de plusieurs personnes qui eurent la même curiosité que moi, et il leur raconta la même histoire avec la même modestie qu'il me l'avoit racontée. Le roi en fut informé. Il sut que c'étoit un brave officier qui avoit eu l'estime de tout son corps, et il mit fin à son petit commerce, en lui donnant une pension de quinze cents livres.
J'ai raconté cette anecdote dans l'espoir qu'elle plairoit au lecteur; je le prie de me permettre, pour ma propre satisfaction, d'en raconter une autre arrivée à une personne du même état: les deux histoires se donnent jour réciproquement, et ce seroit dommage qu'elles fussent séparées.
L'ÉPÉE.
Rennes.
Quand les empires les plus puissans ont leurs époques de décadence, et éprouvent à leur tour les calamités et la misère, je ne m'arrêterai pas à dire les causes qui avoient insensiblement ruiné la maison d'E… en Bretagne. Le marquis d'E… avoit lutté avec beaucoup de fermeté contre les adversités de la fortune; il vouloit conserver encore aux yeux du monde quelques restes de l'éclat dont avoient brillé ses ancêtres; mais les dépenses excessives qu'ils avoient faites, lui en avoient entièrement ôté les moyens… Il lui restoit bien assez pour le soutien d'une vie obscure… mais il avoit deux fils qui sembloient lui demander quelque chose de plus, et il croyoit qu'ils méritoient un meilleur sort. Ils avoient essayé de la voie des armes;… il en coûtoit trop pour parvenir;… l'économie ne convenoit pas à cet état… Il n'y avoit donc pour lui qu'une ressource, et c'étoit le commerce.
Dans toute autre province de France, hormis la Bretagne, c'étoit flétrir pour toujours la racine du petit arbre que son orgueil et son affection vouloient voir refleurir… Heureusement la Bretagne a conservé le privilége de secouer le joug de ce préjugé. Il s'en prévaut. Les états étoient assemblés à Rennes; le marquis en prit occasion de se présenter un jour, suivi de ses deux fils, devant le sénat. Il fit valoir avec dignité la faveur d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement réclamée, n'en subsistoit pas moins dans toute sa force. Il ôta son épée de son côté. La voici, dit-il, prenez-la; soyez-en les fidèles dépositaires, jusqu'à ce qu'une meilleure fortune me mette en état de la reprendre et de m'en servir avec honneur.