Madame de Q… assuroit à tout le monde qu'elle n'avoit jamais eu avec qui que ce soit une conversation plus instructive que celle qu'elle avoit eue avec moi.

Il y a trois époques dans l'empire d'une dame d'un certain ton en France… Elle est coquette, puis déiste… et enfin dévote. L'empire subsiste toujours, elle ne fait que changer de sujets. Les esclaves de l'amour se sont-ils envolés à l'apparition de sa trente-cinquième année, ceux de l'incrédulité leur succèdent, viennent ensuite ceux de l'église.

Madame de V… chanceloit entre les deux époques; ses roses commençoient à se faner, et il y avoit cinq ans au moins, quand je lui rendis ma première visite, qu'elle devoit pencher vers le déisme.

Elle me fit placer sur le sofa où elle étoit, afin de parler plus commodément et de plus près sur la religion; nous n'avions pas causé quatre minutes, qu'elle me dit: pour moi je ne crois à rien du tout.

Il se peut, Madame, que ce soit votre principe; mais je suis sûr qu'il n'est pas de votre intérêt de détruire des ouvrages extérieurs aussi puissans. Une citadelle ne résiste guères quand elle en est privée… Rien n'est si dangereux pour une beauté, que d'être déiste… et je dois cette dette à mon credo, de ne pas vous le cacher. Hé! bon Dieu, Madame, quels ne sont pas vos périls! il n'y a que quatre ou cinq minutes que je suis auprès de vous… et j'ai déjà formé des desseins: qui sait si je n'aurois pas tenté de les suivre, si je n'avois été persuadé que les sentimens de votre religion seroient un obstacle à leur succès?

Nous ne sommes pas des diamans, lui dis-je en lui prenant la main; il nous faut des contraintes jusqu'à ce que l'âge s'appesantisse sur nous et nous le donne… Mais, ma belle dame, ajoutai-je en lui baisant la main que je tenois… il est encore trop tôt. Le temps n'est pas encore venu.

Je peux le dire… Je passai dans tout Paris pour avoir converti madame de V… Elle rencontra D… et l'abbé M… et leur assura que je lui en avois plus dit en quatre minutes en faveur de la religion révélée, qu'ils n'en avoient écrit contre elle dans toute leur Encyclopédie… Je fus enregistré sur-le-champ dans la coterie de madame de V… qui différa de deux ans l'époque déjà commencée de son déisme.

Je me souviens que j'étois chez elle un jour; je tâchois de démontrer au cercle qui s'y étoit formé, la nécessité d'une première cause… J'étois dans le fort de mes preuves, et tout le monde y étoit attentif, lorsque le jeune comte de F… me prit mystérieusement par la main… Il m'attira dans le coin le plus reculé du sallon, et me dit tout bas: vous n'y avez pas pris garde… votre solitaire est attaché trop serré… il faut qu'il badine… voyez le mien… Je ne vous en dis pas davantage: un mot, M. Yorick, suffit au sage.

Et un mot qui vient du sage suffit, M. le comte, répliquai-je en le saluant.

M. le comte m'embrassa avec plus d'ardeur que je ne l'avois jamais été.