L'EFFET.

Je ne sais comment vous expliquer cela: mais j'ai toujours éprouvé dans mon corps une espèce de tremblement quand un mari m'a trouvé en tête à tête avec sa femme, quoique dans une attitude très-honnête.—Certes, on ne niera pas que celle dans laquelle nous étions la jolie marchande et moi ne fût extrêmement décente.—D'ailleurs, c'étoit pour affaire. Peut-on blâmer une marchande de gants de ce qu'elle les fait essayer dans son arrière-boutique.

Quoi qu'il en soit, l'apparition subite du bon homme avoit rendu les gants presqu'inutiles; ma main, je ne sais par quelle espèce de sympathie trembloit tellement qu'elle ne put plus faire son office. Elle glissa à travers le gant, et s'échappa de celle de ma belle. «Mon Dieu, dit-elle, qu'avez-vous?» Je répondis très-à-propos,—ma foi, madame, je n'ai rien.—Vous vous trouvez mal, monsieur: prenez une goutte de liqueur.» Elle en avoit dans un cabinet à côté, et elle m'en présenta. Ce cordial produisit quelqu'effet: mais pas assez pour dissiper le trouble de mes esprits, occasionné par l'apparition seule du mari: ensorte que je n'eus pas le courage d'essayer de sa jolie main une seconde paire de gants. Mais je la priai de m'en mettre de côté une couple de paires des plus petits. «De quelle couleur, monsieur les veut-il?—noirs.—Comment, avec des rubans noirs, sans être en deuil?» Je la tirai d'inquiétude, en lui disant que j'étois ecclésiastique, et que quoique je ne fusse pas en deuil, je ne pouvois pas décemment porter des gants, même des gants d'amour, qui seroient d'une couleur plus éclatante.

Les gants que j'avois essayé, et la frayeur que m'avoit causée le mari, m'avoit fait oublier le sujet qui m'avoit amené dans cette boutique.—Mais la vérité est qu'avant de passer dans l'arrière-boutique j'avois déjà pris mes mesures; c'est-à-dire, que je m'étois assuré d'un logement. Quant à ce qui regardoit mon malheureux compagnon de voyage, cela ne devoit pas aller jusqu'à elle. Je me devois à moi-même, aussi-bien qu'à mon nouvel ami, d'être très discret sur cet article.

LA MÉDISANCE.

Comme je connois le bon naturel et la loyauté de mes bons amis les critiques, je ne doute pas que ce dernier chapitre ne soit condamné, sans juri, aux assises du mois des auteurs, et que ce tribunal, car c'en est un, ne me déclare coupable de haute trahison contre le souverain, la décence, pour l'avoir écrit, quoi qu'il n'y ait pas un trait, une étoile, ou un astérisque dans mon ouvrage qui ait pu allarmer leur vertu; mais comme je me trouve ici parmi mes pairs, je proteste ainsi qu'il suit:

«Je n'adhère pas à ladite résolution parce que je suis entièrement convaincu qu'ils ne comprennent pas ledit chapitre; et parce que sans entrer dans une explication complette sur ce sujet, je suis d'avis qu'il est au-dessus de leur intelligence.»

YORICK.

LA FILLE D'OPÉRA.

J'ai toujours eu pour maxime que les biens de ce monde n'ont de valeur que par l'usage qu'on en fait. J'avois dans ma poche deux paires de gants d'amour que j'avois à peine essayés.—Voyant que vous n'étiez pas encore arrivé, mon cher Eugène, je me rendis à l'Opéra, et j'y vis mademoiselle Lacour danser à ravir. J'étois au parterre, et de ma place je découvris les plus jolies jambes du monde: je doute qu'il en soit sorti d'aussi parfaites de dessous le ciseau de Protogènes ou de Praxitèle. Ce fut un sujet de conversation entre l'abbé de M… et moi. L'abbé me promit de me présenter à cette aimable danseuse, et me tint parole. Au sortir du spectacle je conduisis mademoiselle Lacour à son carosse, et j'eus l'honneur de lui donner la main pour y monter. Sachant que j'étois anglois, elle serra la mienne d'une manière si affectueuse, que je sentis l'émanation passer du bout de mes doigts à mon cœur avec une rapidité qu'il est plus aisé d'imaginer que de décrire.