Elle nous donna un petit souper très-élégant, et l'abbé se retira promptement après avoir bu un verre de vin seulement. La conversation avoit déjà pris une tournure galante et tendre, je m'étendois sur la félicité sentimentale, et sur les charmes de l'amour platonique; la belle m'interrompit par un éclat de rire, en me disant: «Je vous avoue que je ne suis pas du tout pour votre système, et que je préfère la pratique à toute cette belle théorie.»
Dans toute autre circonstance une doctrine aussi grossière dans la bouche d'une femme, m'auroit dégoûté: mais je me sentois disposé dans ce moment à la gaieté, et je lui versai une rasade en disant: vive la bagatelle! Je lui fis voir ma nouvelle emplette, et lui demandai si elle me trouvoit bien à la mode. Elle me répondit que la forme en étoit mesquine, quoique les gants fussent à la grecque: et elle me recommanda d'en avoir toujours à la mousquetaire.
Comme nous finissions cet intéressant sujet, on annonça Sir Thomas G…; le domestique essaya d'ouvrir la porte, mais éprouvant quelque résistance, car le verrou, je ne sais par quel hasard se trouvoit en dedans, le pauvre garçon en fut plus confus que nous-mêmes. Comme il s'imaginoit que le chevalier étoit sur ses talons, il n'osa pas se retourner pour l'instruire de ce qui se passoit: il glissa par le trou de la serrure cet avis: «Madame, le chevalier est là:» les gants d'amour cependant étoient en jeu, et ils couloient avec plus d'aisance sous ses doigts que sous ceux de la marchande elle-même. C'étoit dans l'instant même où je l'avois amenée à convenir que mes gants alloient bien, que ce maudit avis vint déconcerter l'expérience que nous allions faire de la noble invention du duc. «Cachez-vous sous le lit,» me dit mademoiselle Lacour.
Jamais homme d'église se trouva-t-il dans une situation plus pitoyable: Sir Thomas G… n'auroit pas été très-satisfait peut-être d'y trouver ce pauvre Yorick: mais le chevalier étoit sans inquiétude: mademoiselle Lacour lui avoit persuadé qu'elle ne voyoit pas d'autre homme que lui; et pour prouver à la belle qu'il la croyoit, tous les dimanches matin, il lui glissoit dans la main cent louis d'or.
J'aurois moins souffert cependant, si ma retraite précipitée dans la chambre à coucher n'avoit pas rendu ma position presqu'insupportable. Mon rival, sans s'en douter, triomphoit au-dessus de ma tête, et j'étois réduit forcément à jouer le rôle de Mercure, avec tous ses désagrémens, en dépit de mes dents.
LA RETRAITE.
On disoit, avec raison du duc de Marlborough, que de tout ce que doit savoir un général, la seule partie qui lui manquât étoit la science des retraites. L'amour se compare souvent à la guerre, et la comparaison en est très-juste. A l'instant, où armé de gants d'amour, je croyois avoir emporté Lacour par un coup de main, le commandant en chef fait un attaque et me force à la capitulation la plus déshonorante. «Combien je ressemble peu au duc de Marlborough! me dis-je,—ôserai-je jamais faire entrer une pareil aventure dans mon voyage sentimental?—mais je n'ai pas encore abandonné la place.» Comme je me livrois à ces réflexions Lacour me tendit sa main dessous le lit, et j'eus la consolation de la baiser sans être vu.
Sir Thomas G… évacua enfin le poste,—et, pour ne plus parler avec métaphore, il me fut permis, vers les quatre heures du matin, de faire ma retraite avec décence et sans danger.
RIEN.
Vers les quatre heures du matin… dit le lecteur malin. Qu'avez-vous donc fait jusqu'à ce moment-là, avec une danseuse de l'Opéra, avec une fille de joie.—Rien; absolument rien;—non! M. Yorick, l'imposture est trop grossière pour qu'on vous la passe, fussiez-vous même en chaire. Et vos gants d'amour, qu'en avez-vous faits? Mademoiselle Lacour ne s'est-elle pas remise à l'ouvrage, pour les bien coller?—si cela est, que s'en est-il suivi?—encore une fois, rien.