Ah! plût à Dieu qu'il vous fût possible, mon Eliza, de différer d'une année votre voyage dans les Indes!… car je suis assuré dans mon cœur, que ton mari n'a jamais pu fixer un temps si précis pour ton départ.
Je crains que M. B*** n'ait un peu exagéré… je n'aime plus cet homme; son aspect me tue… Si quelque mal alloit t'arriver, de quoi n'auroit-il pas à répondre? J'ignore quel est au monde l'être qui méritât plus de pitié, ou que je pourrois haïr davantage… Il seroit un monstre à mes yeux!… Oh! plus qu'un monstre… Mais, Eliza, compte sur moi; que l'idée de tes enfans ne soit pas un souci de plus pour toi… Je serai le père de tes enfans.
Mais, Eliza, si tu es si malade encore… songe à ne retourner dans l'Inde que dans un an… Ecrivez à votre mari… Exposez-lui la vérité de votre situation… S'il est l'homme généreux et tendre que vous m'avez annoncé en lui… je crois qu'il sera le premier à louer votre conduite. On m'a dit que toute sa répugnance, pour vous laisser vivre en Angleterre, ne provient que de l'idée qu'il a malheureusement conçue que vous pourriez faire des dettes à son insçu, qu'il seroit obligé de payer… Quelle crainte!… Est-il possible qu'une créature aussi céleste que vous l'êtes, soit sacrifiée à quelques cents livres de plus ou de moins?… Misérables considérations!… O mon Eliza, si je le pouvois décemment, je voudrois le dédommager jusqu'au moindre sou de toute la dépense que tu as pu lui causer!… Avec joie je lui cédérois les moyens que j'ai de subsister… J'engagerois mes bénéfices, et ne me réserverois que les trésors dont le ciel a fourni ma tête pour ma subsistance future.
Vous devez beaucoup, je l'avoue, à votre mari… Vous devez quelque chose aux apparences et à l'opinion des hommes; mais Eliza, croyez-moi, vous devez bien autant à vous-même… Quittez Deal et la mer, si vous continuez d'être malade; je serai gratuitement votre médecin… Vous ne seriez pas la première de votre sexe que j'aurois traitée avec succès…
Je ferai venir ma femme et ma fille; elles pourront vous conduire, et chercher avec vous la santé à Montpellier, aux eaux de Barège, à Spa, par tout où vous voudrez… Elles suivront tes directions, Eliza, et tu pourras faire des parties de plaisir dans tel coin du monde où ta fantaisie voudra te mener… Nous irons pêcher ensemble sur les bords de l'Arno; nous nous égarerons dans les rians et fleuris labyrinthes de ses vallées; et alors tu pourras, comme je l'ai déjà entendu une ou deux fois, de ta voix douce et flexible, nous chanter, je suis perdue, je suis perdue… mais nous te retrouverons, mon Eliza.
Vous rappelez-vous l'ordonnance de votre médecin?… Je m'en souviens bien, elle étoit telle que la mienne… «Faites un exercice modéré; allez respirer l'air pur du midi de la France, ou celui encore plus doux du pays de Naples… Associez-vous pour la route quelques amis honnêtes et tendres…» Homme sensible! il pénétroit dans vos pensées… il savoit combien la médecine seroit trompeuse et vaine pour une femme, dont le mal n'a pris sa source que dans les afflictions de l'ame. Je crains bien, chère Eliza, que vous ne deviez avoir confiance qu'au temps seul; puisse-t-il vous donner la santé, à vous qui méritez les faveurs de la charmante déesse, par vos vœux enthousiastes envers elle!
Je vous révère, Eliza, pour avoir gardé dans le secret certaines choses qui, dévoilées, auroient fait votre éloge… Il y a une certaine dignité dans la vénérable affliction, qui refuse d'appeler à elle la consolation et la pitié… Vous avez très-bien soutenu ce caractère, et je commence à croire, amie aimable et philosophe, que vous avez autant de vertus que la veuve de mon oncle Tobie. Mon intention n'est pas d'insinuer par-là que mon opinion n'est pas mieux fondée que la sienne le fut sur celles de madame Wadman; et je ne crois pas possible à un Trim de me convaincre qu'elle est également en défaut; je suis sûr que tant qu'il me restera une ombre de raison, cela ne sera pas.
En parlant de veuves… je vous en prie, Eliza, si vous l'êtes jamais, ne songez pas à vous donner à quelque riche Nabab… parce que j'ai dessein de vous épouser. Ma femme ne peut vivre long-temps; elle a déjà parcouru en vain toutes les provinces de France, et je ne connois pas de femme que j'aimasse mieux que vous pour la remplacer… Il est vrai que ma constitution me rend vieux de plus de quatre-vingt-quinze ans, et vous n'en avez que vingt-cinq… La différence est grande; mais je tâcherai de compenser le défaut de jeunesse par l'esprit et la bonne humeur… Swift n'aima jamais sa Stella, Scarron sa Maintenon, ou Waller sa Sacharissa, comme je voudrois t'aimer et te chanter, ô femme de mon choix! tous ces noms, quelque fameux qu'ils soient, disparoîtroient devant le tien, Eliza… Mandez-moi que vous approuvez ma proposition, et que semblable à cette maîtresse dont parle le Spectateur, vous aimeriez mieux chausser la pantoufle d'un vieux homme, que de vous unir au gai et jeune voluptueux… Adieu ma Simplicia.
Je suis tout à vous,
Tristram.