LETTRE X.

Ma chère Eliza,

J'ai été sur le seuil des portes de la mort… Je n'étois pas bien la dernière fois que je vous écrivis, et je craignois ce qui m'est arrivé en effet; car dix minutes après que j'eus envoyé ma lettre, cette pauvre et maigre figure d'Yorick fut prête à quitter le monde. Il se rompit un vaisseau dans ma poitrine, et le sang n'a pu être arrêté que ce matin vers les quatre heures; tes beaux mouchoirs des Indes en sont tous remplis… Il venoit, je crois, de mon cœur… Je me suis endormi de foiblesse… A six heures je me suis éveillé, ma chemise étoit trempée de larmes. Je songeois que j'étois indolemment assis sur un sofa, que tu étois entrée dans ma chambre avec un suaire dans ta main, et que tu m'as dit… «Ton esprit a volé vers moi dans les dunes, pour me donner des nouvelles de ton sort; je viens te rendre le dernier devoir que tu pouvois attendre de mon affection filiale, recevoir ta bénédiction et le dernier souffle de ta vie…» Après cela tu m'as enveloppé du suaire; tu étois à mes pieds prosternée; tu me suppliais de te bénir. Je me réveille; dans quelle situation, bon Dieu! mais tu compteras mes larmes; tu les mettras toutes dans un vase… Chère Eliza, je te vois, tu es pour toujours présente à mon imagination, embrassant mes foibles genoux, élevant sur moi tes beaux yeux, pour m'exhorter à la patience et me consoler, toutes les fois que je parle à Lydia, les mots d'Esaü, tels que tu les as prononcés, résonnent sans cesse à mon oreille… «Bénissez-moi donc aussi, mon père…» Que la bénédiction céleste soit ton éternel partage, ô précieuse fille de mon cœur!

Mon sang est parfaitement arrêté, et je sens renaître en moi la vigueur, principe de la vie. Ainsi, mon Eliza, ne sois point alarmée… Je suis bien, fort bien… J'ai déjeûné avec appétit, et je t'écris avec un plaisir qui naît du prophétique pressentiment que tout finira à la satisfaction de nos cœurs.

Jouis d'une consolation durable dans cette pensée que tu as si délicatement exprimée, que le meilleur des êtres ne peut combiner une telle suite d'événemens, purement dans l'intention de rendre misérable pour la vie sa créature affligée! L'observation est juste, bonne et bien appliquée… Je souhaite que ma mémoire en justifie l'expression…

Eliza, qui vous apprit à écrire d'une manière si touchante?… Vous en avez fait un art dans sa perfection… Lorsque je manquerai d'argent, et que la mauvaise santé ne permettra plus à mon génie de s'exercer… je pourrai faire imprimer vos lettres, comme les essais d'une infortunée Indienne… Le style en est neuf, et seul il seroit une forte recommandation pour leur débit; mais leur tournure agréable et facile, les pensées délicates qu'elles renferment, la douce mélancolie qu'elles produisent, ne peuvent être égalées, je crois, dans cette section du globe, ni même, j'ose dire, par aucune femme de vos compatriotes…

J'ai montré votre lettre à mistriss B… et à plus de la moitié de nos littérateurs… Vous ne devez point m'en vouloir pour cela, parce que je n'ai voulu que vous faire honneur en cela… Vous ne sauriez imaginer combien vos productions épistolaires vous ont fait d'admirateurs qui n'avoient pas encore fait attention à votre mérite extérieur. Je suis toujours surpris, quand je songe comment tu as pu acquérir tant de grâces, tant de bonté et de perfection… Si attachée, si tendre, si bien élevée!… Oh! la nature s'est occupée de toi avec un soin particulier; car tu es, et ce n'est pas seulement à mes yeux, et le meilleur et le plus beau de ses ouvrages.

Voici donc la dernière lettre que tu dois recevoir de moi; j'apprends par les papiers publics que le comte de Chatham est entré dans les dunes, et je crois que le vent est favorable… Si cela est, femme céleste, reçois mon dernier adieu… Chéris ma mémoire… Tu sais combien je t'estime, et avec quelle affection je t'aime, de quel prix tu m'es. Adieu… et avec mon adieu, laisse-moi te donner encore une règle de conduite, que tu as entendu sortir de mes lèvres sous plus de mille formes; mais je la renferme dans ce seul mot:

RESPECTE-TOI!

Adieu encore une fois, Eliza! qu'aucune peine de cœur ne vienne placer une ride sur ton visage, jusqu'à ce que je puisse te revoir; que l'incertitude ne trouble jamais la sérénité de ton ame, ou ne réveille une pénible pensée au sujet de tes enfans… car ils sont ceux d'Yorick… et Yorick est ton ami pour toujours. Adieu, adieu, adieu.