Soumettons à la réflexion de chacun la vérité de cette opinion. Oui, la répugnance à faire le bien, est souvent suivie, si elle n'est pas produite, par une indisposition secrète de la partie animale et raisonnable. Le corps et l'esprit ont réciproquement ici une influence bien visible. Mettant de côté tout raisonnement abstrait, je ne puis concevoir que les mouvemens mécaniques, qui maintiennent la vie, se déployent avec la même vigueur et la même souplesse dans le malheureux et sordide égoïste, dont le cœur étroit et contracté ne s'est jamais attendri aux malheurs des autres, que dans celui qu'une ame généreuse et bonne fait pencher éternellement vers la compassion. Ce malheureux est assis, couvant des projets, et ne sentant rien; il ne jouit que de lui-même, et l'on peut en dire ce qu'un grand homme a prononcé sur celui qui manqua de justice: «il est toujours prêt à trahir, à ruser, à dépouiller; les mouvemens de son esprit sont durs comme le marbre; ses affections sont ténébreuses comme la nuit, ne vous confiez pas à cet homme.»
Ce que les théologiens ont dit de l'esprit, les naturalistes l'ont dit sur le corps. Il n'y a point de passion aussi naturelle que l'amour, et quoique l'exemple que je viens de citer n'en soit pas une preuve, il est indubitable cependant que l'homme le plus dur a long-temps combattu avec lui-même avant que de mériter la gloire d'un pareil caractère. Les habitudes vicieuses sont bien difficiles à subjuguer, mais les impressions naturelles de la bienfaisance sont aussi difficiles à réduire qu'elles: il faut qu'un homme fasse de longs efforts pour arracher de son cœur cette partie si noble de sa nature. L'antiquité nous en laisse un bel exemple. Alexandre le tyran de Phérès, qui avoit eu l'industrie d'endurcir son cœur de manière à prendre plaisir aux meurtres que sa cruauté faisoit sans cause et sans pitié de ses sujets, fut tellement touché des malheurs fantastiques d'Hécube et d'Andromaque, à une représentation de cette tragédie, qu'il fondit en larmes. L'explication de cette inconséquence est facile, et jette un grand jour sur la nature humaine. Dans le cours de sa vie réelle, il étoit aveuglé par ses passions, et guidé par son intérêt ou son ressentiment; ici, ces motifs ne trouvent point de place, ses affections étoient préoccupées, et ses vices endormis: alors la nature s'éveilloit en triomphe, et elle démontroit combien profondément elle a planté dans le cœur de l'homme les racines de la pitié; les tyrans mêmes ne peuvent pas les en extirper entièrement.
Mais je peins la plus aimable des vertus avec les ombres que la méchanceté me fournit, tandis que nous devons nous livrer à ses charmes naturels, et demander s'il existe sous le ciel rien d'aussi délicieux qu'elle? rentrons en nous-mêmes, et pour un moment imaginons que nous avons à tracer le plus parfait caractère, celui qui, selon nos idées sur la nature de Dieu, peut lui plaire davantage, et faire l'admiration du monde entier. J'en appelle tout de suite à notre réflexion. La première idée qui a frappé notre esprit ne nous a-t-elle pas représenté le bienfaiteur compatissant tendant sa main à l'orphelin et à la veuve? de quelques vertus que nous ayons voulu parer notre héros, nous nous sommes tous accordés à en faire un ami généreux qui pense que le seul charme de la prospérité est de faire du bien; nous l'avons peint sous l'emblême de cette rivière de Dieu, arrosant la terre altérée, et enrichissant les hommes, portant parmi eux l'abondance et la joie. Si cela ne suffisoit pas, et que nous voulussions ajouter un nouveau degré de perfection à ce portrait, au cas que la nature humaine pût nous fournir un patron, nous nous efforcerions de concevoir un homme qui, pour arrêter le cours de nos afflictions, se sacrifiât lui-même, oubliât ses intérêts les plus chers, et donnât sa vie au bonheur du genre humain. Ici, mon aimable Sauveur, ta bonté illimitée vient frapper et attendrir mon cœur. Tu devins pauvre pour nous enrichir, maître du monde, tu ne sus pas où reposer ta tête. Egal en pouvoir et en gloire au Dieu de la nature tu te fis homme, et pris la figure d'un esclave. Tu te soumis sans ouvrir la bouche à toutes les indignités qu'un peuple ingrat te présenta: enfin, pour accomplir notre salut, tu devins obéissant jusques à la mort; tu voulus en ce jour être conduit comme un agneau à la boucherie.
Ce spectacle étonnant de compassion, offert aujourd'hui par le fils de Dieu, est l'appel le plus sûr qu'on puisse porter au cœur de l'homme; il est l'argument le plus fort dont se servent les apôtres dans toutes leurs exhortations aux bonnes œuvres, voyez comme le Christ nous a aimés. La conséquence en est inévitable; elle donne de la force et de la beauté à tout ce qu'on peut dire sur ce sujet. Je l'ai réservée pour la fin de mon discours, elle laissera dans vos ames l'impression de la pitié que je vous demande pour les enfans malheureux qui en sont l'objet. En réfléchissant sur les travaux pénibles de l'amour qui causa la mort à notre Seigneur, vous considérez quelle dette immense nous est imposée envers notre prochain, et vous rappelant un modèle aussi aimable de bonnes œuvres, vous apprendrez de quelle manière il faut les faire.
De toutes les méthodes usitées de faire du bien, je n'en connois pas de plus utile que celle pour laquelle nous sommes ici rassemblés. L'éducation des enfans pauvres étant la pierre fondamentale de toute espèce de charité, elle fait que tous les actes subséquens répondent à l'instruction pieuse du bienfaiteur.
Sans l'éducation combien les projets de la bienveillance perdent à jamais l'effet que s'étoit promis l'homme bienfaisant? on laisse une jeune plante exposée aux injures de l'air et des saisons, et l'on voudroit prendre soin d'elle quand toutes ses racines sont flétries et presque desséchées! Oui, un établissement en faveur de l'enfance est la base de la charité; ajoutons et de la police universelle, tant le défaut d'éducation a entraîné de fâcheuses conséquences qui ont été ressenties d'abord par l'individu négligé, et puis par la société dont il est un des membres. Quand on considère d'une part la séduction d'une morale relâchée et de l'intérêt, et de l'autre les effets de la superstition, on peut assurer qu'il auroit mieux valu pour cette contrée avoir fait des dépenses extraordinaires pour corriger ces vices, et semer de bons principes dans le cœur des enfans du peuple, que de prendre les armes contre les effets désastreux de la rébellion occasionnée par la négligence. Rapportons-nous-en à l'antiquité vénérable. L'éducation y étoit d'une si grande importance pour la paix et le bonheur communs, que quelques républiques, et les plus sages sans doute, en avoient fait un commandement légal; elles sentirent qu'il étoit plus sûr de s'en rapporter à la prudence du magistrat qu'à la tendresse peu éclairée des pères.
Le calcul des Lacédémoniens dans cet objet de leur police étoit sûr. Lorsque Antipater leur demanda cinquante enfans en otage, ils lui firent cette réponse sage et héroïque: Nous aimerions mieux vous donner le double d'hommes faits. Ils faisoient entendre que quoiqu'ils se trouvassent dans la détresse, ils préféroient tous les hasards, à la perte de l'éducation nationale, à l'ignorance de la religion, à celle des lois et de l'industrie de leur pays. S'ils attachoient cette importance à l'éducation des enfans de tous les états, que dirons-nous de ceux que la providence a destinés aux derniers rangs de la société? sans parens, sans amis qui les dirigent, ils sont jetés hors de la voie de l'instruction, offerts seulement à la pitié publique. Les dangers qui les environnent sont si nombreux et si grands, que pour un voyageur qui navigue sans périls et heureusement sur cette mer immense, mille malheureux y naufragent et sont perdus à jamais.
Si jamais la charité put exercer des actes de bienfaisance, ah! voici le cas où les cris des hommes l'appellent davantage. Je n'ai besoin pour convaincre les ennemis de ces établissemens de piété, que de mettre sous leurs yeux le spectacle de la misère de l'enfance.
Allons vers la demeure de l'infortuné, entrons dans cette cabane de deuil où la pauvreté et l'affliction règnent ensemble. Voyons cette veuve inconsolable, assise, trempée de larmes; elle les verse sur son enfant qu'elle ne peut secourir. «O mon fils! te voilà laissé dans un monde vicieux, rempli de piéges et de tentations pour ton âge sans expérience. Peut-être mon amour exagère-t-il les dangers;… mais quand je considère que tu vas être porté nud au milieu d'eux, sans amis, sans fortune, sans instruction, mon cœur saigne d'avance des maux qui vont se précipiter sur toi. Dieu, en qui je mets ma confiance, est témoin, que dans l'état humble où il nous a placés, nous n'avons jamais souhaité de te rendre riche, mais seulement vertueux. Ton père, mon mari, étoit un homme de bien, il craignoit le Seigneur, et quoique tous les fruits de ses soins et de son industrie fussent à peine suffisans pour nourrir sa famille, cependant il vouloit en réserver une partie pour te placer dans la voie de l'instruction. Mais hélas! il est mort, et avec lui tous les moyens sont perdus. Vois, le créancier est à notre porte, pour emporter tout ce que nous avons.»
L'éloquence de la douleur est difficilement imitable; mais que l'ami de l'humanité et de ses afflictions se représente une veuve se plaignant ainsi, et qu'il considère s'il est une douleur pareille à la sienne, ou s'il est une charité comme celle de prendre son enfant de dessus le sein de la mère, et de la munir contre ses appréhensions?