Le danger de la famine étant passé, sans doute cette mère affectueuse jeta un regard d'espoir sur le reste des jours de sa vie; cela étoit naturel. Il y avoit beaucoup de veuves en Israël quand les cataractes du ciel se fermèrent pour trois ans et six mois, et St. Luc observe que le prophète ne fut envoyé qu'à celle de Sarepte; il est probable qu'elle ne fut pas la dernière à faire cette observation, et à en induire les conséquences les plus flatteuses pour son fils. Plus d'une mère en a bâti de plus élevées sur une base moins sûre. «Le Dieu d'Israël nous a envoyé son messager dans notre détresse, il a traversé les demeures de son peuple, et ne s'est arrêté qu'à la mienne, il l'a sauvée de la destruction. Ah! ce miracle est un gage assuré de ses bonnes intentions pour nous. Il a, pour le moins, résolu de réjouir ma vieillesse par le spectacle de la santé de mon fils; peut-être lui réserve-t-il de plus grands avantages? peut-être vivrai-je pour voir sa main le couronner de gloire et d'honneur». Nous pouvons aisément nous la représenter se laissant porter et entraîner par de telles pensées, quand tout-à-coup une maladie imprévue attaqua son fils, et écrasa dans un moment l'édifice de ses espérances. Sa maladie fut si considérable que le souffle s'éteignit en lui.

Les plaintes du malheur sont rarement justes. Quoiqu'Elisée eût préservé la veuve et le fils d'un trépas certain, et qu'il dût être soupçonné la dernière cause d'un accident aussi triste, cependant cette mère passionnée l'accusa dans son premier transport d'être l'auteur de ses infortunes, comme s'il avoit fait descendre le malheur sur une maison qui lui avoit prêté un secours hospitalier. Le prophète étoit trop saisi de compassion pour répondre à une accusation aussi dure. Il prit l'enfant de dessus le sein de sa mère, le coucha dessus son lit, et s'écria: «O seigneur, mon Dieu? as-tu affligé ainsi la veuve qui m'a reçu, en lui enlevant son fils, est-ce la récompense de sa charité et de sa bonté? Tu lui as d'abord dérobé la compagne chérie de sa joie et de ses chagrins, et à présent qu'elle est veuve, et qu'elle doit le plus s'attendre à ta protection, vois, tu viens de faire tomber le seul appui qui restoit à sa vieillesse: ô mon Dieu! je t'en supplie, que son fils soit rendu à la vie».

La prière étoit fervente; elle annonçoit la détresse d'un homme profondément blessé de la douleur de son semblable; et le cœur d'Elisée étoit encore déchiré par d'autres passions: il étoit jaloux du nom et de la gloire de son Dieu, et il croyoit que non-seulement sa toute puissance, mais encore sa bonté étoient compromises dans cet événement. De quel triomphe les prophètes de Baal alloient jouir! quels traits amers devoient partir de leurs bouches! Le Dieu d'Israël, auroient-ils dit, est sans doute occupé ailleurs, il parle, il voyage, il dort peut être, et a besoin d'être éveillé. Le prophète étoit lui-même intéressé au succès de ses prières; les cœurs honnêtes ont peur du scandale, il craignoit que parmi les payens il ne s'élevât quelqu'esprit méchant et caustique, qui en semant cette nouvelle, fît avec joie ces réflexions: «Eh bien, cette veuve de Sarepte a reçu dans sa maison le messager de ce Dieu, elle l'a secouru; voyez comment elle en est récompensée. Assurément le prophète est un ingrat; il a manqué de pouvoir, et ce qu'il y a de pire, il a manqué de pitié.»

Elisée plaidoit par conséquent la cause de la veuve et celle de la charité. Cette vertu venoit de recevoir une blessure profonde, et elle eût été incurable si Dieu avoit refusé son témoignage en sa faveur. Dieu écouta la voix d'Elisée, et l'enfant de la veuve ressuscita; Elisée le prit, le porta de sa chambre dans la maison, et le donna à sa mère, en lui disant: voyez, votre fils vit.

Ah! quel plaisir pour une ame généreuse de s'arrêter ici un moment, et de se peindre un événement aussi plein de charmes! de voir d'un côté, l'extase d'une mère partagée entre la surprise et la reconnoissance, et l'impétuosité de la joie submergeant son ame depuis long-temps resserrée par la douleur; et d'admirer de l'autre l'homme saint s'approchant avec l'enfant dans ses bras, les yeux brillans d'un triomphe honnête, mais adoucis en même temps par la bonté de son caractère, et par le spectacle de la nature heureuse. Ce riche tableau attend le pinceau d'un grand maître; il m'entraîneroit d'ailleurs loin de mon sujet. Mon premier motif est d'embellir par un fait également conforme à la raison et à l'écriture, cette maxime utile: rarement une bonne action est perdue: il est au contraire plus que vraisemblable que dans cette vie même ce qui a été semé sera recueilli. Jette ton pain sur les eaux, et tu le trouveras après quelques jours. Tiens lieu à un orphelin de son père, et à une veuve de son époux, tu seras ainsi l'enfant du très-haut, et il t'aimera plus que ta mère même. Aye l'esprit plein de bonnes actions, car tu ne sais pas quels maux tomberont sur la terre, et quand tu succomberas tu trouveras un appui: il te préservera de toute affliction, et combattra mieux tous tes ennemis qu'un vaste bouclier et qu'une pique acérée.

L'instabilité des choses humaines et leur fluctuation constante nous fournissent des occasions perpétuelles de recourir vers l'asile de la pitié et de la charité.

Combien de malheurs arrivent par des accidens successifs! combien par les dangers de la navigation, et du commerce, et par des projets déconcertés! combien par les dépenses excessives des pères, l'extravagance des enfans, et par mille autres moyens, qui attachent des ailes aux richesses, et leur ouvrent toutes les portes. Les familles sont sujettes à tant de révolutions étonnantes, qu'on peut assurer que dans les changemens qu'un siècle opère, la postérité de celui qui arrose les arbres orgueilleux viendra un jour se mettre sous eux à l'abri des intempéries de l'air. La roue, hélas, tourne si souvent que plus d'un homme doit jouir du bienfait de cette charité que sa piété fait aux autres.

Indépendamment de la protection que Dieu assure aux bons, la charité et la bienveillance secourent l'homme dans les afflictions, elles adoucissent son cœur, et lient tous ses désirs à l'intérêt commun. Quand un homme compatissant tombe, qui n'a pas pitié de lui? qui n'accoure point pour le relever? le cœur le plus barbare insultera-t-il sans remords à sa chute? la lâcheté même, en dépit d'elle, conduit à la charité; elle n'a qu'à calculer l'usure qu'elle peut un jour recevoir d'une bonne action: tant il est évident que dans le cours général des choses, un bon office est toujours récompensé! j'ai dit général, et pourquoi? la récompense est inséparable de l'action même: demandez à l'homme miséricordieux, qui a toujours une larme de tendresse prête à couler sur l'infortuné, et du pain à partager avec lui, si tout ce que les plus grands génies ont dit du plaisir, a exprimé ce qu'il a senti, quand par un bienfait favorable, il a entendu la joie retentir dans le cœur de la veuve? voyez dans ses yeux les marques inaltérables du plaisir et de l'harmonie, et dites que Salomon n'a pas fixé la vraie jouissance quand il a dit: Les honneurs et les richesses n'apportent aucun autre avantage à l'homme que celui de bien faire avec elles pendant sa vie.

Il n'a pas porté ce jugement sans raison. Sans doute il avoit calculé l'insuffisance des plaisirs des sens. Il leur étoit impossible, selon lui, de former un systême raisonnable de bonheur; ils s'écouloient si vîte, et les moins criminels n'étoient enfin que vanité, et vexations de l'esprit. La charité au contraire est d'une nature si pure et si rafinée, qu'elle brûle sans se consumer; c'est allégoriquement le baril de farine, et la cruche d'huile qui ne tarissent pas. Il est facile d'ajouter un poids au témoignage de Salomon en faveur du plaisir de la bienveillance, et le philosophe Epicure nous le fournira. Son jugement ne peut être récusé; c'étoit un sensualiste parfait. Au milieu des rafinemens qu'une imagination désordonnée peut donner aux plaisirs, il soutenoit que la meilleure façon d'augmenter son bonheur étoit de le communiquer aux autres.

S'il étoit nécessaire d'établir une pareille doctrine, on pourroit assurer qu'indépendamment de la jouissance que l'esprit de l'homme goûte dans l'exercice de cette vertu, son corps n'est jamais dans un aussi parfait équilibre que lorsqu'il se penche vers la bienfaisance, et que si rien ne contribue autant à la santé, rien n'en est une aussi forte preuve.