Ces paroles nous rappellent un miracle opéré en faveur d'une veuve de Sarepte qui avoit charitablement reçu le prophète Elisée dans sa maison, et l'avoit secouru dans un temps de famine et de détresse. Cette histoire, telle qu'elle nous est racontée dans les livres saints, attendrit autant qu'elle intéresse; et comme elle finit par une preuve remarquable de la bonté de Dieu envers cette veuve dans la résurrection de son fils, nous devons regarder ces deux miracles comme la récompense d'un acte de piété; la puissance infinie les opéra, et nous les laissa dans l'écriture, non pas seulement comme un témoignage de la mission divine du prophète, mais encore comme une marque de bénédiction répandue sur la charité et la bienveillance.
J'ai choisi, mes Frères, cette anecdote sacrée, et je vais en faire la base fondamentale d'une exhortation à la charité en général; et pour que je puisse mieux l'adapter à la solemnité de ce jour, je l'enrichirai de quelques réflexions pieuses qui exciteront sans doute en vous les sentimens de pitié dont mes projets ont besoin.
Le prophète Elisée avoit fui deux fléaux épouvantables, les approches de la famine, et la persécution d'Achab, ennemi violent: obéissant aux ordres de Dieu, il s'étoit caché le long du ruisseau de Cherith. L'homme saint, dégagé à la fois des craintes et des vanités du monde, et béni chaque jour par la providence, demeuroit dans cette solitude paisible et assurée; les corbeaux du ciel par un instinct miraculeux, lui apportoient le matin et le soir du pain et de la viande, et il s'abreuvoit dans le ruisseau. La sécheresse continuoit, et depuis trois ans et six mois les cataractes du ciel étoient fermées, quand le petit ruisseau, sa fontaine de consolation, se tarit et se dessécha, et Dieu lui inspira encore de chercher un asyle. Il lui ordonna de se lever et d'aller à Sarepte tout auprès de Sidon, en l'assurant qu'il avoit disposé le cœur d'une veuve à le secourir.
Le prophète fut docile à la voix de son Dieu. La main qui le conduisoit aux portes de la cité, en faisoit sortir la pauvre veuve, accablée de douleurs. Elle alloit mélancoliquement préparer son dernier repas, et le partager avec son fils.
Sans doute elle s'étoit long-temps débattue avec cette catastrophe terrible, elle avoit employé tous les moyens économiques que sa conservation et l'amour maternel pouvoient lui inspirer; elle avoit rempli son cœur de soucis et de tendres appréhensions: elle avoit souvent soupiré en disant: Mon fils mourra avant le retour de l'abondance.
Veuve, elle avoit perdu depuis long-temps le seul ami fidèle qui l'eût assistée dans ce vertueux combat; elle alloit enfin succomber sous les coups de la nécessité dont elle étoit devenu la proie aisée, quand Elisée arriva. Il l'appela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un peu d'eau dans une coupe, que je boive. Et comme elle alloit la chercher, il la rappela et lui dit: Apportez-moi, je vous prie, un morceau de pain dans le creux de votre main; et elle répondit: Comme le seigneur ton Dieu est vivant, je n'ai point de pain, mais seulement une poignée de farine dans un baril, et un peu d'huile dans une cruche. Vois, je vais ramassant quelques broussailles pour la cuire, la manger avec mon fils, et puis mourir. Et Elisée lui dit: Ne craignez rien, allez et faites ce que vous avez dit, mais préparez-moi d'abord un petit gâteau, apportez-le moi, et après cela vous en ferez un pour vous et votre fils: car le dieu d'Israël a dit: le baril de farine ne se désemplira point, et la cruche d'huile ne tarira pas jusques au jour que j'enverrai la pluie sur la terre. La véritable charité ne veut pas chercher des excuses, et il s'en présentoit ici beaucoup. La veuve auroit pu insister sur la situation qui lui lioit les mains, et sur le peu de raison de la demande du prophète; elle auroit pû dire qu'elle se trouvoit réduite à la dernière extrêmité, et qu'il répugnoit à la justice et à la loi de la nature, qu'elle dérobât à son fils son dernier morceau pour le donner à un étranger.
Mais chez les esprits généreux, la compassion est quelque chose de plus que la balance de l'intérêt propre. Dieu a tissu dans leur caractère cette douce vertu, pour les tenir en garde contre les charmes de l'égoïsme; et la veuve va l'exercer. Observez que, quoique le prophète finit sa demande en lui promettant de multiplier ses richesses, cette récompense ne détermina pas sa bonne action. Un tel mélange d'intérêt en devenant le motif, eût sans doute bien diminué son mérite. La réflexion qu'elle fait, nous apprend bientôt le contraire: Oui, dit-elle, je connois que tu es l'homme de Dieu, et que la parole du seigneur dans ta bouche est la vérité.
Elle étoit outre cela habitante de Sarepte, ville dépendante de Sidon, métropole de la Phénicie, hors des limites du peuple de Dieu; elle avoit été, par conséquent, élevée dans les ténèbres d'une idolâtrie grossière, et dans l'ignorance du Dieu d'Israël, ou bien si elle avoit entendu prononcer son nom, on l'avoit instruite à ne pas croire aux miracles de sa main toute puissante, et moins encore à ajouter foi à son prophète.
Bien plus, elle pouvoit raisonner ainsi: si cet homme par quelque mystère secret ou par la puissance de Dieu est capable de me fournir des secours surnaturels, d'où vient qu'il est lui-même dans le besoin, opprimé par la faim et la soif.
Oui. La veuve de Sarepte agit par un pur mouvement d'humanité; elle regarda le prophète comme le compagnon de ses peines: elle considéra qu'il venoit de parcourir un pays épuisé par les feux de la sécheresse, où la libéralité seule pouvoit procurer un peu de pain et d'eau; que le voyageur malheureux étant un étranger inconnu, ce titre, qui sembloit devoir lui trouver des amis, aggravoit son infortune; elle réfléchit (la charité est inventive) qu'il étoit peut-être bien éloigné de sa patrie, et hors de la portée des bons offices qu'auroient pu lui rendre ceux qui, dans ce moment, pleuroient sur son absence. Son cœur fut attendri de pitié; elle se tourna vers lui en silence, et lui accorda ce qu'il avoit dit, et voilà qu'elle, son fils et ses domestiques mangèrent plusieurs jours, et que le baril de farine et la cruche d'huile ne tarirent pas jusques au jour que Dieu envoya la pluie sur la terre.