«Il se leva, nous dit-il, il prit son esclave et deux ânes, courut après sa compagne fugitive pour lui parler amicalement et la ramener chez lui; elle le conduisit dans la maison de son père, et dès que celui-ci l'eut aperçu, il se réjouit de l'avoir rencontré.»

Quel groupe sentimental! diront ici les critiques du siècle: et c'est ainsi que les commentateurs, mes chers frères, parlent de tout. Faites l'esquisse de l'histoire la plus innocente, et cédez un instant votre pinceau à la pruderie, ou à la mauvaise humeur, elles finiront votre tableau avec des traits si durs, et un coloris si sale que l'honnêteté et la candeur rougiront à son aspect.

Esprits vertueux qui ne savez être rigides interprêtes que de vos propres défauts, je m'adresse à vous, à vous avocats désintéressés du malheureux qui se méprend. Pourquoi ne veut-on pas imiter votre bonté? Combien de fois avez-vous répété, que les actions d'un homme ne sont pas toujours un motif pour le condamner, qu'elles sont environnées de mille circonstances qui ne se présentent pas à la première vue, que les ressorts qui l'ont poussé sont profondément cachés, que parmi la foule des malheureux qui sont à chaque instant cités au jugement du public, il en est mille dont l'esprit seul a péché, et qui ont été mal interprêtés; que pour ceux dont le cœur a erré, la force des passions qui les ont excités, les difficultés qui les ont enflammés, l'attrait de l'objet qui les a captivés, et peut-être même les combats de la vertu avant sa défaite, peuvent les faire utilement recourir de la sévérité de la justice, au jugement de la pitié?

Arrêtons-nous encore un moment à l'histoire du lévite et de sa concubine: semblable à toutes les autres, elle dépend beaucoup de la manière dont on la raconte, et comme l'écriture ne nous a laissé sur elle aucun commentaire, le cœur peut en commander un à l'imagination; mais la décence ne s'éloignera pas du texte.

«Et dans le temps qu'il n'y avoit point de roi dans Israël, un lévite qui demeuroit d'un côté du mont Ephraïm, prit avec lui une concubine.»

O Abraham! ô toi le père des croyans! si cette conduite étoit blâmable, pourquoi en donnas-tu un exemple si séduisant aux yeux de ta postérité? pourquoi le Dieu d'Isaac et de Jacob bénit-il si souvent la génération d'une pareille licence, promit-il de la multiplier, comme les sables de la mer, et de faire naître d'elle les princes de la terre?

Dieu seul peut dispenser de la loi qu'il a faite, et nous trouvons dans les livres saints que les patriarches, dont le cœur aspiroit le plus vers le ciel, usèrent sans doute par sa permission de cette dispense. Abraham prit Agar, Jacob outre ses deux femmes Rachel et Léa, s'accommoda de Zilpha et Bilha, dont quelques tribus descendirent. David eut dix-sept femmes et dix concubines, Jéroboam en eut soixante et ce qui paroît moins blâmable par la chose en elle-même que par son abus, Salomon, dont les excès insultèrent aux priviléges du genre humain, Salomon fut encore plus étonnant, par le même plan de luxe qui lui rendit nécessaires quarante mille écuries, il se méprit dans le calcul de ses besoins, et se donna mille sept cents femmes et trois cents concubines.

Homme sage! homme abusé! si tes belles maximes et tes judicieux proverbes n'eussent amendé tes folles pratiques, où en serois-tu? trois cents… détournons nos pas, mes frères, d'une pierre d'achoppement aussi dangereuse.

Notre lévite n'en eut qu'une, le texte hébreu dit même une épouse concubine, pour la distinguer de cette espèce vile qui marche dans l'obscurité de la nuit sous le toît du débauché, et qui se glisse dans la porte ouverte pour elle. Nous savons par des commentateurs que dans l'économie juive, elles ne différoient des véritables épouses que dans quelques cérémonies et stipulations extérieures, et qu'elles se livroient à leur époux (on le nommoit ainsi) de bonne foi et avec affection.

Le lévite avoit sans doute besoin de partager avec une compagne sa triste solitude, et de remplir d'un objet aimé le vide de son cœur; car nonobstant toutes les excellentes choses en faveur de la retraite, qu'on trouve dans beaucoup de livres, il n'est pas bon pour l'homme d'être seul. Le pédant le plus froid ne frappera jamais nos oreilles d'une réponse satisfaisante contre cette sainte maxime: au milieu des plus bruyantes leçons de la philosophie, la nature élève sans cesse sa voix persuasive pour la société et l'amitié: un cœur bon et généreux en réclame toujours un second, et il languit et se dessèche, s'il en est abandonné.