Qu'un solitaire en sa torpeur marche vers le ciel seul et sans compagne; quant à moi, je n'en trouverois jamais ainsi le chemin: que je sois sage et religieux; mais que je sois homme. Grand Dieu! en quelque poste que me place la Providence, quelque voie qu'elle me prescrive pour arriver à ton sein, donne-moi un compagnon dans mon voyage, quand ce ne seroit que pour lui montrer combien nos ombres s'agrandissent à mesure que le soleil baisse, quand ce ne seroit que pour lui dire, oh combien la face de la nature est fraîche et colorée! combien les fleurs des champs sont belles! combien les fruits des arbres sont délicieux!
Hélas! ceux que le lévite va manger seront plus amers que les herbes dont la Pâque couvrira sa table; tandis qu'ils suivent ensemble le sentier de la vie, elle détourne de lui ses pas infidelles, et s'enfuit.
La moitié douce et tranquille du genre humain est ordinairement outragée par l'autre; mais dans cette fatalité, il lui reste un précieux avantage; elle pardonne: quel que soit le ressentiment de l'injure qu'on fait à l'homme de paix, l'orgueil ne surveille pas de si près le pardon qu'il accorde, que dans le cœur de l'homme superbe. Nous serions même plus enclins à cette aimable vertu si le monde nous le permettoit; mais il est là pour interprêter nos pardons, et surtout ceux dont il s'agit ici: il a ses lois auxquelles le cœur ne se soumet pas toujours, et elles exercent sur nous un pouvoir si réel et si peu apparent, qu'il faut à l'homme honnête toute la fermeté de ses principes pour leur résister.
Quel combat notre lévite n'eut-il pas à soutenir contre lui-même, contre sa concubine, et contre l'opinion de sa tribu sur son injure! pendant la période de quatre mois entiers, chaque passion dut régner à son tour; et dans le flux et reflux des moins douces de celles qui devoient l'agiter, la pitié sans doute se fit quelquefois entendre; la religion ne garda non plus le silence, et la charité murmura souvent son doux langage; chaque objet qu'il voyoit sur les côtes du mont Ephraïm, chaque grotte qui lui présentoit sa fraîcheur, chaque boccage qui arrêtoit ses pas inquiets, devoient solliciter le souvenir de son bonheur passé, et éveiller dans son ame un sentiment favorable à l'objet qui l'avoit séduit.
J'avoue… Oh! j'avoue, devoit-il s'écrier, que cette perfidie est bien grande; mais la porte de la merci doit-elle lui être fermée pour toujours? une infidélité est-elle le seul crime que l'homme outragé ne puisse pardonner, et duquel la raison ne doive pas oublier la cicatrice? est-ce en effet le plus noir de tous? dans quel tarif des offenses humaines l'a-t-on ainsi évalué? est-ce parce qu'il est bien difficile à supporter? ah! mon cœur s'écrie, oui, oui: mais demandons-lui si toutes les passions ensemble n'affilent pas le poignard qui pénètre dans mes entrailles? demandons-lui si ce n'est pas autant l'orgueil et le respect humain que le sentiment de mes vertus, qui empoisonnent et irritent la plaie cruelle que cette femme m'a faite. Dieu miséricordieux! si cela étoit, pourquoi persécuterois-je dans un transport de fierté la malheureuse que tu as créée et qui t'appartient? n'y a-t-il pas une gradation dans toutes les fautes? quand elle eut perpétré son crime, eh bien! elle oublia le compagnon de son offense, et vola dans les bras de son père. N'y a-t-il aucune différence entre un coupable qui sort précipitamment de la route de la vertu, et s'enfuit dans la conscience de sa dépravation, et le voyageur imprudent qui s'égare par mégarde, et rétrograde sur ses pas dès qu'il apperçoit son erreur? Oh! que le sentiment de la douleur d'avoir commis une offense est doux dans un cœur qui ne veut plus la commettre! C'est sur cet autel seul que je t'offrirai mon injure. La punition qu'un esprit ingénieux frappé du remords de sa faute, exerce sur lui-même est bien cruelle; si elle ne l'expie pas tout-à-fait; Dieu juste doue-moi du don de l'oubli. La merci sied si bien au cœur des hommes; mais encore plus à celui de ton ministre, d'un lévite, qui chaque jour t'offre tant de sacrifices pour les transgressions de ton peuple. Ah! j'ai bien peu profité autour de tes autels, si je n'ai pas appris à pratiquer le pardon que je poursuis sans cesse pour les autres à ton tribunal. Que la paix et le bonheur reposent sur la tête de l'homme qui parle ainsi.
«Il se leva et courut après elle pour lui parler amicalement, pour parler à son cœur, pour lui rappeler leurs premières caresses, pour lui dire enfin, combien peu elle aimoit son mari, combien peu elle s'aimoit elle-même.»
Les reproches de l'homme miséricordieux sont doux et tranquilles; peu semblables aux efforts que fait sur lui l'homme orgueilleux et inexorable, efforts qui humilient encore plus ceux auxquels il pardonne, ces reproches, dis-je, sont calmes et courtois comme le génie qui veille sur son caractère. Comment le lévite pouvoit-il ne pas ramener chez lui sa concubine? Comment son père pouvoit-il ne pas ouvrir son cœur à la générosité? Il le vit, et se réjouit de l'avoir rencontré: il le pressa de jour en jour de rester avec lui; conforte ton cœur, lui dit-il, et livre le à la joie.
Si la pitié et la vertu dictèrent les préliminaires de la paix, l'amour sans doute la scella irrévocablement. Grand, trois fois grand est son pouvoir pour renouer ce qui a été brisé, et pour effacer les injures de la mémoire même. Le lévite se leva ainsi que sa concubine et ses esclaves, et ils partirent.
Il est inutile de poursuivre plus loin cette histoire. La catastrophe en est horrible, et elle nous mèneroit au-delà des bornes que je me suis prescrites. J'en veux à présent aux jugemens téméraires, et les acteurs que je viens de mettre sur la scène apprendront à ceux qui jouent sur celle du monde, combien peu de douceur ils doivent attendre de lui.
Une grande partie de notre temps est employée à dire ou à ouir du mal de notre prochain. Le théâtre est toujours occupé par quelqu'infortuné. Chaque heure, chaque moment apportent un épisode étrange ou terrible qui prolonge l'étonnement et perpétue le babil. Comment peut-on se comporter ainsi? quelle conduite! quelle vie! voilà la formule de toutes les conversations, et ce seroit beaucoup si la censure en restoit-là. Il n'est pas, par conséquent, de vertu sociale plus digne de l'homme que celle qui lui donneroit la force de résister à ce torrent. Les sources qui le nourrissent sont nombreuses, et les tourbillons qui nous le rendent dangereux dans notre passage, sont aussi subits que violens. Rendons ce discours utile à la société, en traçant la marche de ce torrent depuis les sources qui l'alimentent.