La première qui s'offre à nos regards, peut, si la spéculation précéda jamais la pratique, dériver d'une innocente curiosité; c'est lorsqu'avec plus de zèle que d'instruction nous racontons un phénomène avant de nous assurer de son existence. Les Romains, dit Festus (Actes des Apôtres, chap. 15. v. 16.), ne condamnent personne à la mort, (et moins encore au martyre) avant de l'avoir entendu; et le juge qui prononceroit sa sentence avant cette formalité, encourroit et le blâme et les peines dus à la contravention des loix naturelles et civiles. Mais nous sommes généralement si pressés de dire notre avis, que nous foulons par notre précipitation ce premier droit de l'accusé: et qu'en arrive-t-il souvent? la scène change tout-à-coup, l'accusation devient imaginaire, et notre folie seule est réelle; nous perdons l'honneur d'une mauvaise plaisanterie, et nous restons en butte aux coups de celles que nous avons méritées.

La seconde cause de nos mauvais jugemens, c'est lorsque l'accusation paroît être portée avec plus d'ordre; c'est lorsque nous commençons légalement par une information, mais que nous la prenons d'après des évidences suspectes, contre lesquelles le Sauveur nous précautionne en nous disant: Ne jugez pas sur les apparences. C'est derrière les démonstrations que se cachent le mensonge et la ruse qui nous aveuglent. Il est mille choses qui paroissent être, et ne sont pas. Le Christ, disoient les Juifs, est allé boire et manger, le Christ n'est qu'un gourmand et qu'un biberon. Eh bien! il étoit alors assis au milieu des pécheurs, il étoit leur consolateur et leur ami. Dans ce cas-ci, la vérité, comme une femme modeste, méprise une justification, et dédaigne de paroître dans le cercle de ses accusateurs pour les éblouir de sa lumière. C'en est assez pour le soupçon, il a déjà porté sa plainte, la malice qui l'a écouté sourit des rapports qui la justifient; elle ordonne les préparatifs du supplice, et le jugement téméraire se lève ensuite pour en prononcer la sentence finale.

Une troisième manière de mal juger, c'est quand les faits sont d'une vérité incontestable, mais qu'ils sont commentés avec tout le fiel de la censure. Combien une ame sensible et honnête devroit l'épargner! Il est vrai que l'horreur naturelle qu'on a pour tout ce qui est criminel plaide en ce cas en faveur de la critique; celle-ci a tellement l'air de la vertu, que dans un discours contre les jugemens téméraires, l'orateur pourroit à peine les distinguer, et cependant au milieu du débordement d'exclamations que le coupable excite et mérite, comment est-il possible que quelqu'un ne se dise pas à soi-même, pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas créé ainsi, pourquoi ne suis-je pas aussi un exemple? cette apostrophe bien simple toucheroit plus mon cœur, et me donneroit une meilleure idée de celui du commentateur, que la période la plus caustique ne m'en donneroit de son esprit. La punition de l'infortuné n'existe-t-elle pas dans sa faute? et quand cela ne seroit pas, quelle pitié! que la langue d'un chrétien, que la plus douce des religions a appris à bien dire et à louer, devienne le bourreau de ses semblables. Nous lisons dans le dialogue d'Abraham et du mauvais riche, que, quoique le premier fût au ciel et le second dans les enfers, le patriarche le traita avec les expressions les plus douces: Mon fils, mon fils, lui dit-il toujours. Dans la dispute au sujet du corps de Moïse entre l'archange et le démon, le démon lui-même, St. Jude nous apprend que l'archange n'osa jamais employer contre lui la moindre raillerie. C'étoit indigne de son haut caractère, et le trait n'eût pas été d'un politique; car s'il l'avoit fait (c'est le sentiment d'un théologien sur ce passage), le démon auroit été plus fort que lui dans ce genre d'escrime; la raillerie étoit son arme naturelle, et les esprits les plus vils sont par conséquent les plus adroits à la manier.

Il est une quatrième observation sur une des causes du mal que je vous dénonce, auditeurs chrétiens. C'est le désir de paroître homme d'esprit, en faisant des réflexions malignes et piquantes sur tout ce qui se passe dans la société. On établit une espèce de trafic sur les faillites des autres, et peut-être sur leurs malheurs. Ah! quel que soit l'avantage que les bons mots attirent à leurs auteurs, nous ne les louons cependant que comme de certains mets qui, en flattant notre palais, excitent des larmes de nos yeux. Ce trafic est bien peu généreux; comme il ne demande pas de grands fonds, beaucoup trop de personnes s'y livrent, et tant que les méchans seront caressés, et que de mauvaises têtes seront les juges des cercles, ce ton perfide passera pour l'esprit honteux d'une telle parenté, et il voudra lui appartenir malgré lui. Quoiqu'il en soit de leur affinité, il a donné un nom méprisable à l'esprit, dont l'essence ne fut jamais la satyre. De même qu'il y a une grande différence entre l'amertume et le sel, il en est une entre la méchanceté et la gentillesse du badinage. La première est une brutalité dépourvue de principes, et elle nous est suggérée par le démon; l'autre n'est qu'une vivacité aimable qui nous vient du père des esprits. Elle est si pure, et fait tellement abstraction des personnes, qu'elle ne les offense jamais volontairement, ou si elle touche un ridicule, c'est avec la dextérité du vrai génie qui enlumine légèrement une absurdité, en la laissant passer. L'esprit peut sourire à la vue de la pyramide que la flatterie élève à la fatuité, mais la malignité la renverse, la rase au niveau du sol, et bâtit la sienne sur ses ruines.

Je m'adresse à vous, censeurs téméraires, esprits brillans, votre crédit ne tient-il pas assez de place dans les halles du monde, sans chasser encore de celles que vous n'occupez pas, les hommes à qui le sort les a assignées? n'avez-vous pas une haute région dans laquelle vous planez, sans vous abaisser encore et vous tapir dans les cavernes ténébreuses de l'envie et de la calomnie? Ne vous reste-t-il d'autre siége à occuper que celui du mépris de vos semblables? Eh quoi! parce que l'honneur s'est mépris dans sa route, et que la vertu dans ses excès s'est trop approchée des confins du vice, faut-il pour cela les précipiter dans les abîmes? la beauté sera-t-elle foulée aux pieds et traînée dans la boue pour un seul… un seul faux pas? Ne restera-t-il pas une vertu, une seule qualité à la belle pénitente, parce qu'elle aura péché? juste Dieu du ciel et de la terre! mais tu es miséricordieux, aimant et bon, et tu jettes d'en-haut un coup-d'œil de pitié sur les injures que tes créatures se font entr'elles. Ah! pardonne-nous-les ces injures, ainsi que nos fautes. Ne te rappelle pas que tu nous as créés frères, que tu nous as formés de la même chair, que tu nous as doués des mêmes sentimens et affligés des mêmes infirmités. O mon Dieu! n'écris pas sur ton livre éternel que tu nous as fait miséricordieux d'après ton image, et que tu nous as fait présent de la plus douce et de la plus aimable des religions. N'écris pas que chaque précepte de ta loi porte avec lui un baume précieux pour guérir les maux de notre nature, pour adoucir et amollir nos cœurs: oublie que tu nous as destinés à vivre dans ce monde dans un tel commerce d'affabilité et de confraternité, qu'il nous préparât à exister ensemble dans un meilleur. Amen.

PLAINTES DE JOB
SUR LES MALHEURS
ET LA BRIÈVETÉ DE LA VIE.

ORAISON FUNÈBRE DE LEFÈVRE.

SERMON V.

«L'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins de trouble. Il pousse comme une fleur; et il est moissonné comme elle. Il vole comme une ombre, et passe comme elle.» Job XIV. 1, 2.

Il y a quelque chose de si beau et de si vraiment sublime dans ces réflexions du saint homme Job sur la briéveté et l'instabilité des choses humaines, qu'on pourroit défier les plus célèbres orateurs de l'antiquité de nous produire une phrase si éloquente, si noble et si pathétique. Soit qu'on doive en attribuer l'effet à la nature de ce sujet, ou à la magie de l'expression orientale, et du style exalté qui lui convient, soit que les paroles appartiennent à cet être puissant qui inspira à l'homme son langage, ouvrit les lèvres du muet, et rendit éloquente la langue même de l'enfance; à laquelle de ces causes qu'on rapporte la sublimité de ce passage, ainsi que d'une quantité d'autres épars dans les livres saints, jamais homme ne put mieux méditer sur la briéveté et les malheurs de cette vie, que ce saint patriarche. Il avoit si long-temps navigué sur cette mer orageuse, son passage avoit été tellement éclairé, tantôt par le soleil, tantôt par les feux de la foudre, qu'il atteignit aux extrémités et du bonheur et de l'infortune.