Le commencement de ses jours fut couronné de toute la splendeur que l'ambition peut désirer. Il étoit le plus puissant des hommes de l'orient. Il possédoit des campagnes illimitées, et sans doute il jouissoit de tous les plaisirs que la propriété peut donner. Vous me direz que l'on doit placer sa félicité sur une base plus sûre que celle d'une fortune immense qui s'échappe tout-à-coup; de ces biens qui se font des ailes, et s'envolent à jamais; mais il avoit encore l'avantage de la sécurité, car la main de la Providence qui l'avoit élevé, le conduisoit dans sa route; Dieu sembloit s'être engagé à continuer ses bénédictions sur sa tête fortunée. Il l'avoit environné d'une haie, ainsi que ses possessions. Les ouvrages de ses mains étoient bénis, et chaque jour accroissoit sa fortune. Bien plus, les richesses que possède celui qui n'a ni enfans ni frères, au lieu d'être une consolation, sont quelquefois un objet d'inquiétude et de vexations. L'esprit humain n'est pas toujours satisfait de la conscience de ses propres jouissances; il regarde devant lui, comme s'il découvroit un vide imaginaire, comme s'il désiroit un objet chéri pour le remplir; souvent il s'inquiète et dit: pour qui travaillé-je? pour qui me privé-je du repos?

Dieu avoit encore élevé cette barrière devant le bonheur de Job, en le bénissant d'une foule aimable de fils et de filles, héritiers apparens de sa félicité présente. Idée délicieuse! les bénédictions de la providence seront portées de main en main, et continuées sur les descendans de mes descendans! combien cette espérance diffère peu de la première jouissance dans le cœur d'un père tendre, qui égare ses yeux sur le bonheur lointain de sa postérité, comme s'il devoit revivre avec elle!

Que manque-t-il à cette peinture d'un homme heureux? rien, sûrement, si ce n'est une disposition vertueuse à jouir de tant d'avantages, et l'art d'en faire un bon usage: il l'avoit aussi, car c'étoit un homme droit, il craignoit Dieu, et évitoit le mal.

Dans le cours de sa prospérité, aussi grande qu'il en peut jamais échoir dans le partage d'un mortel; pendant que tout sourioit autour de lui, et sembloit lui promettre un surcroît de bonheur, s'il étoit possible, tout-à-coup cette scène paisible et aimable se changea en une scène de chagrin et de désespoir.

Dieu, pour remplir les desseins de sa sagesse, se plut à renverser sa fortune, il trancha l'espoir de sa postérité, et ce prince, dans un jour à jamais affreux, se vit jeté de son palais sur un fumier. Ses troupeaux, qui faisoient ses richesses, furent en partie consumés par le feu du ciel, et en partie égorgés par le glaive d'un ennemi. Ses fils et ses filles, qu'il avoit instruits dans leurs devoirs, et dans lesquels il plaçoit la félicité de l'avenir, récompense bien naturelle pour les soins et les soucis que leur enfance avoit coûtés, ses enfans furent séparés de lui par un souffle désastreux, comme ils commençoient à devenir la consolation de sa vieillesse, alors que les esclaves aimés soutenoient ses années débiles: les circonstances mêmes qui ajoutent au malheur furent pour lui combinées, ils lui furent ravis au moment que sa foiblesse étoit incapable de supporter ce revers, au moment où il devoit le moins s'y attendre, quand il pouvoit se flatter qu'ils étoient hors de la voie des dangers; «pendant qu'ils mangeoient et se réjouissoient dans la maison de l'aîné, le vent impétueux du désert secoua les quatre coins de l'édifice, et le renversa sur eux.»

Un tel assemblage de calamités n'est pas le lot commun des hommes; il y en a cependant qui ont soutenu des épreuves aussi sévères, et qui bravement leur ont résisté, peut-être par une force d'esprit naturelle, l'aide puissante de la santé, et le secours affectueux de l'amitié. Que ne soutient-on pas avec de tels avantages; mais Job ne les eut pas. A peine avoit-il été frappé de ces accidens subits, qu'une lèpre effroyable le couvrit depuis le sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds; ses amis, dans lesquels il en pouvoit trouver le remède, la femme même de son cœur, dont la main devoit soutenir sur sa tête le poids de son affliction, l'insultèrent cruellement et soupçonnèrent sa probité. O Dieu! qu'est-ce que l'homme quand tu l'accables ainsi? quand tu appesantis le fardeau à mesure que tu ôtes les forces? quand il devient ainsi l'exemple des vicissitudes de la fortune? quand il se voit arracher toutes les bénédictions qu'un moment auparavant ta providence accumuloit sur sa tête? quand, après avoir réfléchi sur la multitude des jouissances assemblées autour de lui, il les voit dans un jour enlevées jusqu'au niveau du sol, et s'évanouir comme la description d'un rêve enchanteur? quel est l'homme qui, venant d'éprouver une révolution si subite, eût fait les belles réflexions de Job, et dit avec lui: «Que l'homme né de la femme est un être de peu de jours, pleins d'amertume, qu'il pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle, qu'il vole, et passe comme une ombre.»

Ces paroles expriment bien succinctement la vanité naturelle et morale de l'homme, et elles se divisent en deux propositions distinctes.

1o. L'homme est un être de peu de jours. 2o. Les jours sont remplis d'amertume. Je ferai quelques réflexions sur ces deux propositions.

C'est un être de peu de jours. La comparaison que Job en fait avec une fleur, est extrêmement belle, et mieux faite pour ce sujet que la preuve la plus travaillée, il ne l'auroit pas comportée. La briéveté de la vie est un point si généralement débattu dans tous les siècles depuis le déluge; il est si universellement senti et reconnu par tous les êtres, qu'il ne demande aucun argument qu'une comparaison juste. Elle ne sert pas à prouver le fait; mais elle le place sous un jour qui nous frappe, et fait sur notre esprit une impression profonde.

L'homme, dit Job, pousse comme une fleur, et est moissonné comme elle; il est envoyé dans le monde comme la plus noble et la plus belle portion de l'ouvrage de la divinité; son image est faite d'après celle du créateur; il est glorieux comme la fleur des champs; il surpasse en beauté la race végétale, ainsi qu'il surpasse en raison la race des animaux.