La fleur arrive au temps de sa perfection, si quelqu'accident ne la détruit dans son bourgeon; il lui est permis de triompher quelques instans, et elle est coupée sur sa racine au milieu de l'orgueil et de la pompe de sa végétation; si elle échappe à la main de la violence, elle est flétrie en peu de jours, et se penche morte sur sa tige.

Ainsi, l'homme éprouve dans son accroissement et son déclin la même période, quoique l'un soit plus haut, et que sa durée soit plus longue.

S'il échappe aux dangers qui menacent sa tendre enfance, il atteint la maturité de la vie, et s'il est assez heureux pour ne pas succomber sous quelqu'accident occasionné par sa folie et son intempérance, il décline insensiblement; enfin un terme arrive au-delà duquel il ne peut plus vivre. Ainsi que la fleur ou le fruit qui n'ayant pas été coupés avant leur maturité n'outrepassent pas la période à laquelle ils se fanent et tombent; ainsi quand le temps est arrivé, la main de la nature moissonne l'homme sur la terre qui le porte. L'art du botaniste ou celui de la médecine ne les préservent ni l'un ni l'autre de cette nécessité cruelle. Dieu a donné ces lois immuables aux végétaux, il les a données aux hommes, ainsi qu'à toutes les créatures vivantes, après avoir inséré dans leurs élémens la puissance de l'accroissement, de la durée et de l'extinction. Quand les évolutions sont finies, la créature expire et périt, tandis que le fruit mûr tombe de l'arbre, et que la fleur se desséche sur sa tige.

C'en est assez sur cette comparaison poétique et sublime du saint homme Job.

«Il vole et s'échappe comme une ombre.» Celle-ci n'est pas moins une magnifique représentation de la briéveté de la vie humaine; on ne peut en sentir la vérité qu'en rapprochant le tableau de l'original d'après lequel il a été copié. Avec quelle vîtesse en effet passent sur notre tête les jours, les mois, les années? n'est-ce pas comme une ombre qui vole, et laisse à peine une impression légère sur nous? lorsque nous nous efforçons de les rappeler par la réflexion, et de concevoir comment ils se sont écoulés, quel est celui de nous qui peut s'en rendre un compte satisfaisant? oui, sans quelques événemens remarquables qui ont distingué quelques époques de cette durée, nous la regarderions comme Nabuchodonosor regardoit à son réveil le rêve qui l'avoit occupé pendant la nuit; il savoit que quelque chose avoit passé et l'avoit troublé; mais cela avoit passé si légèrement et si vîte, qu'il ne pouvoit pas trouver la trace sur laquelle il pût le chercher. Oh que le tableau de la vie humaine est mélancolique! elle s'écoule de telle manière qu'on peut à peine réfléchir comment elle s'écoule.

Nos premières années glissent sur les plaisirs innocens de l'enfance, et nous ne pouvons pas méditer sur elles. Une jeunesse insouciante leur succède, et nous ne voulons pas réfléchir; ardens à la poursuite des plaisirs, avons-nous le temps de nous arrêter pour les considérer?

Quand nous atteignons un âge plus grave et plus sensé, et que nous commençons à réformer nos mœurs et notre conduite; alors les affaires et les intérêts de ce monde, les projets et la manière de les exécuter nous occupent tellement, qu'ils ne nous laissent pas le temps de penser à ce qui n'est pas eux. A mesure que notre famille s'accroît, nos affections augmentent, et avec elles se multiplient les soins et les soucis que nous donne l'établissement de nos enfans. Ces soins nous assaillent si secrètement, ils s'emparent de nous si long-temps, que nous sommes surpris par des cheveux blancs, avant que d'avoir trouvé le loisir de réfléchir sur le temps qui s'est écoulé, les actions qui en ont rempli la durée, et le dessein pour lequel Dieu nous a envoyés dans ce monde. On peut donc dire, avec raison, que l'homme est un être de peu de jours, quand on le rapproche de la succession hâtive des choses qui le poussent vers le déclin de sa vie: on peut dire encore qu'il vole et s'échappe comme une ombre, quand on le compare aux autres ouvrages de la divinité, à ceux mêmes que ses mains ont faits, et qui survivent à plusieurs générations, tandis que la sienne tombe comme les feuilles que d'autres bourgeons remplacent, pour s'épanouir, tomber et être emportés par le vent.

Mais lorsque nous considérons la briéveté de ses années dans le jour qu'elles se montrent, à toi, grand Dieu, à toi à qui mille ans ne paroissent que comme le jour d'hier, quand nous considérons cette poignée de vie qui nous a été mesurée sur l'étendue de l'éternité pour laquelle nous sommes créés: ah! comme cet espace doit être limité! et sommes-nous encore sûrs de jouir de sa plénitude? mille accidens divers peuvent couper la trame légère de la vie humaine long-temps avant qu'elle touche à son dernier point d'extension. Le nouveau né, proie aisée pour la mort, tombe et se résout en poussière comme le bouton nouvellement éclos. La jeunesse qui promet davantage voit s'éteindre en elle la beauté de la vie; une maladie cruelle ou un accident désastreux l'ont couchée sur la terre, comme la fleur vivace qu'une vapeur maligne dessèche. Le germe des maladies occasionnées par l'intempérance ou la négligence multiplie les événemens dans cet acte intéressant de notre vie. Les maux infects aggravent leur rage quand ils se mêlent à un sang fort et agité, les succès deviennent douteux, et l'on nous dit par tout que la moitié des hommes meurt dans les premiers dix-sept ans de sa vie.

J'en ai dit assez pour confirmer la réflexion de Job, que l'homme est une créature de peu de jours; hélas! ces jours sont encore remplis de trouble et d'amertumes. Ne nous attachons pas pour en avoir des preuves au côté flatteur que nous présentent les choses humaines. Elles sont revêtues d'une apparence trop brillante, surtout dans le monde, que l'on appelle grand. Nous ne les prendrons pas encore auprès de ces hommes gais et apathiques qui, placés au milieu des jouissances, réfléchissent peu sur les privations, et qui, n'ayant point encore touché leur portion héréditaire des peines du monde, s'imaginent ne pas avoir un lot dans le malheur général. Nous ne recourrons pas enfin à ces récits illusoires de quelques passagers heureux qui ont navigué sans dangers et franchi tous les écueils; mais un coup-d'œil sur la vie humaine, et sur la face réelle des choses, dénué de tout ce qui peut les pallier ou les dorer, nous servira de point de comparaison. Nous écouterons les plaintes de tous les siècles, de tous les âges; nous lirons l'histoire du genre humain. Eh bien, que contient-elle? un récit des voyageurs qui ont erré dans ce monde si lamentable, que l'homme sensible ne peut finir sa lecture sans avoir le cœur oppressé par la douleur.

Voyez l'effrayante succession de la guerre d'une partie de la terre vers l'autre; elle est perpétuée d'un siècle à l'autre avec si peu de relâche que le genre humain à peine a eu le temps de respirer depuis que l'ambition vint s'emparer du monde; voyez ses horribles effets écrits sur les ruines du globe: ici, des nations entières ont été passées au fil de l'épée; là, d'autres ont été réduites à la famine pour faire place à de nouveaux colons. Voyez combien d'hommes, depuis les premiers siècles jusqu'au nôtre, ont été foulés sous les pieds d'un tyran cruel et capricieux qui n'a jamais écouté leurs cris, ou paru sensible à leur détresse. Voyez l'esclavage, quelle coupe amère! combien de millions d'hommes en sont abreuvés tous les jours. S'il empoisonne le bonheur, quand on l'exerce sur nos corps, que doit-il être quand il pèse également sur nos corps et sur nos ames.