Jetez un coup-d'œil sur l'histoire des religions, sur leurs tyrans? que dis-je, leurs bourreaux qui se soulent du plaisir de voir les tourmens et les convulsions de leurs frères. Voilà l'inquisition: écoutez les sons mélancoliques dont retentit chaque cachot; considérez la cruauté de ces juges, et les tortures recherchées qu'ils vont infliger sans merci à l'infortuné. Son ame dans ces angoisses douloureuses veut s'échapper de son corps disloqué; on ne veut pas. Il faut qu'il soit arraché de ce chevalet sanglant pour aller perdre la vie au milieu des flammes que lui prépare la superstition.
Si les détails des causes publiques des misères de l'homme ne suffisent pas, considérons-le luttant contre des infortunes particulières. Il est encore plein de troubles, il est né pour le malheur.
Si nous le regardons exposé à tous les besoins réels ou imaginaires auxquels il ne peut subvenir; quelle suite de vexations, de dépendances dérivent de cette nécessité, et le rendent infortuné? combien d'obstacles se hérissent devant lui quand il veut faire son chemin dans la société? combien de fois est-il forcé de rétrograder ou de rester à la même place? que de soucis lui donne seulement le seul besoin d'avoir du pain! il en est tant qui n'atteignent jamais à ce but, il en est tant qui le mangent dans la douleur.
Tirons le rideau sur ceux-ci, et regardons en haut vers ceux qui semblent placés au-dessus de ces soucis: eh bien! ils sont exposés à d'autres. Tous les rangs, toutes les conditions rencontrent des calamités relatives qui pèsent sur la vie des grands, et les accablent dans leur marche.
Ceux-ci sont atteints d'infirmités qui les privent le jour et la nuit du repos; ceux-là, dévorés par l'ambition, sont menacés des disgraces, et mille d'entr'eux, rongés par des inquiétudes secrètes, s'éteignent en silence, et doivent leur trépas au chagrin et à l'abattement de leur cœur.
Descendons quelques étages plus bas. Un million de nos frères nés pour n'hériter que de la pauvreté et des troubles, sont forcés par la nécessité à la bassesse et à la peine des plus vils emplois, et encore peuvent-ils à peine sustenter leur famille.
C'est ainsi qu'après avoir passé en revue toutes les conditions et tous les états, et leur avoir accordé par grâce quelques plaisirs fugitifs, nous en revenons toujours à la description que nous a donnée Job; et nous y découvrons quelques caractères lisibles de ces mots dont Dieu nous menaça jadis: Tu mangeras ton pain dans la douleur jusques à ce que tu retournes à la terre dont je t'ai tiré.
Quelqu'un me dira peut-être, pourquoi me faites-vous haïr la vie? pourquoi exposez-vous ce tableau funeste; me parlez-vous de ces infirmités naturelles, qu'il n'est pas en notre pouvoir de corriger?
A cela je réponds que le sujet est de la plus grande importance, et qu'il faut que chaque homme ait une idée de sa nature, pour que son esprit fasse des projets convenables à sa condition. Cette revue impartiale, ce miroir que je tiens élevé pour lui montrer ses infirmités, tend à guérir son orgueil et à le revêtir de l'humilité, seul vêtement qui convienne à un être aussi foible et aussi misérable. La considération sur la briéveté de sa vie doit le convaincre qu'il est sage de consacrer cette petite portion au grand projet de l'éternité.
Enfin, quand on réfléchit que cette mesure si courte est encore remplie de tant de troubles, que rien n'y est produit et n'y existe sans un mélange de peines, combien cette pensée ne doit-elle pas nous engager à détourner nos yeux et nos affections de cette perspective obscure, et à les fixer sur cette contrée plus heureuse, où Dieu essuiera à jamais les pleurs qui coulent sur nos joues? Ainsi soit-il.