Eliza devoit quitter sa patrie, ses parens, ses amis pour venir s'asseoir à côté de moi, et vivre parmi les miens. Quelle félicité je m'étois promise! quelle joie je me faisois de la voir recherchée des hommes de génie! chérie des femmes du goût le plus difficile! Je me disois, Eliza est jeune, et tu touches à ton dernier terme. C'est elle qui te fermera les yeux. Vaine espérance! ô renversement de toutes les probabilités humaines! ma vieillesse a survécu à ses beaux jours. Il n'y a plus personne au monde pour moi. Le destin m'a condamné à vivre et à mourir seul.

Eliza avoit l'esprit cultivé; mais cet art, on ne le sentoit jamais. Il n'avoit fait qu'embellir la nature; il ne servoit en elle qu'à faire durer le charme. A chaque moment elle plaisoit plus; à chaque moment elle intéressoit davantage. C'est l'impression qu'elle avoit faite aux Indes; c'est l'impression qu'elle faisoit en Europe. Eliza étoit donc très-belle? Non, elle n'étoit que belle; mais il n'y avoit point de beauté qu'elle n'effaçât, parce qu'elle étoit la seule comme elle.

Elle a écrit; et les hommes de sa nation, qui ont mis le plus d'élégance et de goût dans leurs ouvrages, n'auroient pas désavoué le petit nombre de pages qu'elle a laissées.

Lorsque je vis Eliza, j'éprouvai un sentiment qui m'étoit inconnu. Il étoit trop vif pour n'être que de l'amitié; il étoit trop pur pour être de l'amour. Si c'eût été une passion, Eliza m'auroit plaint; elle auroit essayé de me ramener à la raison, et j'aurois achevé de la perdre.

Eliza disoit souvent qu'elle n'estimoit personne autant que moi. A présent, je le puis croire.

Dans ses derniers momens, Eliza s'occupoit de son ami; et je ne puis tracer une ligne sans avoir sous les yeux le monument qu'elle m'a laissé. Que n'a-t-elle pu douer aussi ma plume de sa grâce et de sa vertu? il me semble du moins l'entendre: «Cette Muse sévère qui te regarde, me dit-elle, c'est l'histoire, dont la fonction auguste est de déterminer l'opinion de la postérité. Cette divinité volage qui plane sur le globe, c'est la Renommée, qui ne dédaigna pas de nous entretenir un moment de toi: elle m'apporta tes ouvrages, et prépara notre liaison par l'estime. Vois ce phénix immortel parmi les flammes: c'est le symbole du génie qui ne meurt point. Que ces emblêmes t'exhortent sans cesse à te montrer le défenseur DE L'HUMANITÉ, DE LA VÉRITÉ, DE LA LIBERTÉ

Du haut des cieux, ta première et dernière patrie, Eliza, reçois mon serment. JE JURE DE NE PAS ÉCRIRE UNE LIGNE, OÙ L'ON NE PUISSE RECONNOÎTRE TON AMI.

LETTRES
D'YORICK A ELIZA.

LETTRE PREMIÈRE.

Eliza recevra mes livres avec ce billet… Les sermons sont sortis tout brûlans de mon cœur; je voudrois que ce fût-là un titre pour pouvoir les offrir au sien… Les autres sont sortis de ma tête, et je suis plus indifférent sur leur réception.