Tel semble avoir été l'espoir de Semeï, mais l'excès de la malice rend les hommes trop prompts pour remplir leurs projets. Si Semeï avoit attendu la réponse des passions de David, et la fin du combat qui se livroit dans son cœur, le reproche qu'il lui faisoit du sang de Saül l'eût troublé davantage, mais son ame étoit livrée à d'autres sentimens; elle saignoit de la seule blessure dont Absalon l'avoit déchirée: il ne sentit point l'indignité de cet étranger audacieux. Voyez, dit-il, Absalon le fils de mes entrailles poursuit ma vie, que peut me faire Semeï après cela? Dieu seul peut jeter un regard sur mon affliction, et m'en récompenser par des bienfaits.

Une injure à laquelle on ne répond pas, expire et s'éteint dans un remords volontaire; mais elle produit un effet bien différent dans l'ame de ceux que la crainte seule peut retenir; le tort qu'on souffre dans le silence et l'humilité en provoque un second. Semeï continue ses invectives, et lorsque David et sa suite s'en vont, il marche de l'autre côté de la montagne en le maudissant, et lui jetant encore de la boue.

L'insolence des ames viles est illimitée. Elle admettroit à peine une comparaison, si ces hommes bas ne nous en fournissoient une, quand, touchant au période de leur abjection, le mal qu'ils veulent faire retombe sur eux. Ce sentiment malheureux qui porte un ennemi sans générosité à triompher de son adversaire abattu à ses pieds, semble l'exalter quelquefois au-dessus des bornes du courage, et quelquefois il le plonge dans la fange la plus profonde de la poltronerie. Il ressemble à ces particules élevées par le soleil sur la surface de la boue; elles montent et brillent tant que le soleil les éclaire; se cache-t-il? elles tombent et redeviennent de la boue; tandis que les rochers restent dans la place que la nature leur a assignée, soumis aux lois que les changemens de saison ne peuvent altérer.

Dans le cours de la prospérité de David, il n'est jamais fait mention de Semeï; il se glissoit peut-être dans le cercle des adulateurs, il étoit peut-être au nombre de ses amis et de ses courtisans. Quand la scène change et que le désespoir chasse David de son palais, Semeï est le premier homme qui se montre contre lui. La voici tournée une fois encore; Absalon est vaincu, et David triomphe; Semeï sera fidelle à ses principes. Il le salue le premier; le voici, eût-elle tourné cent fois, Semeï, j'ose le dire, dans chaque période de sa rotation, eût été distingué par sa position.

O Semeï! lorsque tu fus tué, pourquoi ta famille ne fut-elle pas étouffée? pourquoi laissa-t-on dans le monde quelqu'un qui te ressemblât? ta race au contraire se multiplia à l'infini; elle remplit la terre, et, si je prophétise savamment, elle finira par la subjuguer.

Il n'y a point de caractère qui influe plus dangereusement sur les choses d'ici-bas que celui de Semeï. Tant que le pouvoir connoîtroit quelques revers, et le malheur quelques douceurs, le monde seroit habitable; mais toi, Semeï, tu sappes les vertus que ces deux positions de la vie peuvent faire naître; car tu corromps la prospérité, et c'est toi qui as brisé le cœur de la pauvreté; et malheureusement, tant que les méchans seront les ambitieux, tu régneras sur la terre. Semeï infeste la cour, les armées, le cabinet, il infeste l'église. Prenez un chemin ou l'autre, dans chaque quartier de la cité, dans chaque profession, vous trouverez un Semeï suivant le char de l'homme heureux à travers la boue la plus épaisse.

Cours, Semeï, hâte-toi, ou tu vas perdre le fruit de tes peines; Semeï retrousse ses habits et court sans cesse; mais ne voilà-t-il pas que la main de celui qui gouverne tout arrache les roues de ce char, de sorte qu'il avance pesamment quelque temps encore, et s'arrête ensuite; Semeï double le pas; mais c'est en sens contraire, il vole comme le vent qui rase le désert sablonneux, et ne laisse aucune trace de son passage. Arrête-toi, Semeï, c'est ton protecteur, ton ami, ton bienfaiteur, c'est l'homme, qui t'a élevé de dessus le fumier; tout cela est égal pour Semeï.

Semeï est le baromètre de la fortune des hommes, il en marque l'élévation ou la chûte, avec toutes ses variations graduelles, depuis la chaleur la plus brûlante jusques au froid le plus perçant. Un nuage s'étend-il sur vos affaires? voyez-le suspendu sur les sourcils de Semeï? a-t-on parlé de vous sans succès au roi ou au général de l'armée? ne consultez pas le calendrier de la cour, la vacance de votre dignité est écrite sur le visage de Semeï. Etes-vous endetté, non pas envers Semeï, n'importe, le plus vil ministre de la loi n'est pas plus insolent.

O Semeï! réponds-moi. Le crime de la pauvreté est-il si noir, si impardonnable, que tu doives toi et ta postérité te lever sans cesse pour le reprocher aux hommes? quand tout est perdu pour elle, perd-elle aussi ses droits à la pitié publique? celui qui fit le pauvre et le riche doit-il arracher de notre cœur cette vertu qui l'amollit et qui venge le monde? ah! tu n'as rien à me répondre. C'est le traitement cruel qu'on doit attendre de tes semblables, qui a appris enfin aux hommes à regarder la pauvreté comme le plus grand des malheurs, et comme le comble de la disgrâce; qu'est-ce qu'ils ne font point pour en éviter la peine, et même l'imputation? n'est-ce pas pour cela qu'ils se lèvent à la pointe du jour, se privent du repos, mangent le pain de la sollicitude, qu'ils projettent, intriguent, mentent, se parjurent, rusent, prennent tous les masques, vêtissent tous les habits et les retournent au gré de la faveur?

Les philosophes qui ont étudié la nature de l'homme assurent que la honte et la disgrâce sont les maux les plus insupportables de la vie humaine. Le courage et la résolution de quelques-uns ont maîtrisé quelquefois les autres infortunes, et les ont roidis contr'elles; mais il ne les ont pas encore accoutumés à la honte, et combien pourrions-nous citer d'événemens tragiques occasionnés par la seule envie de s'y soustraire!