Sans cette taxe d'infamie, la pauvreté, avec la charge pesante dont elle écrase nos épaules, ne vaincroit pas notre ame tant qu'elle seroit vertueuse. La haine qui l'accompagne, la nécessité, la nudité ne sont rien, elles sont balancées par quelques jouissances; la Providence a fait ce décret, et s'y soumettre est une consolation; mais la honte est une affliction qui ne part point de la main de Dieu ou de la nature, elle s'élève de la terre, et c'est pour cela qu'elle lasse sitôt notre patience; elle nous sépare tellement du monde que nous levons les yeux en haut en disant: grand Dieu! que je tombe entre tes mains, mais non pas dans celles des hommes!
C'est ainsi qu'Eliphas parloit à Job au jour de sa détresse; attache toi, lui disoit-il, à présent à Dieu. Sa pauvreté ne lui avoit point laissé d'autre ami; l'épée des Sabéens les avoit épouvantés et chassés; ils sont assez connus dans le monde par le proverbe usité, les amis de Job.
De quelle fatalité ce saint patriarche nous donne-t-il l'exemple? Un homme qui avoit toujours pleuré avec les malheureux, qui n'avoit jamais vu périr un misérable sans le secourir, qui n'avoit jamais souffert qu'un voyageur logeât dans la rue, mais qui lui avoit toujours ouvert sa porte; un homme qui avoit tari les larmes dans les yeux de la veuve, et qui loin de manger seul son pain, le partageoit avec le pauvre: eh bien! cet homme charitable, au moment où il tombe dans la pauvreté, a besoin de crier par tout; ayez pitié de moi, mes amis, car la main de Dieu m'a touché. On croiroit que l'humanité, l'hospitalité doivent attendrir les cœurs les plus durs, et désarmer les esprits les plus vains, lier les mains de la violence, et arrêter la langue du babil, et l'on voit ici l'expérience contraire, dans celui qui avoit mis toutes ses jouissances à faire le bien, et dont la vie est une série continuelle de bontés et d'outrages. Revenons-en donc pour résoudre ce problême à notre première explication, le scandale de la pauvreté.
Cet homme! nous ne savons d'où il est. Tel est le premier cri du peuple, et quant à ceux qui le connoissent mieux; leur réflexion est encore plus outrageante. N'est-ce pas là le charpentier, le fils de Marie? de Marie? grand Dieu d'Israël! oui de la plus vile de ton peuple, car il ne dédaigne pas l'humilité de sa servante, et de la plus pauvre encore; car elle n'eut pas un agneau pour sa purification, et n'offrit qu'une couple de tourterelles.
Que le sauveur de la nation fut pauvre, et n'eut pas une place à reposer sa tête, voilà un crime qu'on ne lui pardonnera jamais; la pureté de sa doctrine et ses œuvres qui le sanctifioient furent en vain de plus forts argumens en sa faveur, que son humiliation n'en fut contre lui, l'injure resta la même. Les Juifs attendoient et désiroient la rédemption d'Israël; mais ils ne la voyoient que dans les songes de puissance qui remplissoient leur imagination orgueilleuse. O vous! qui pesez le mérite au trébuchet de l'or, la religion de Jésus-Christ a-t-elle été instituée pour vous? elle n'est pas cependant revêtue d'une apparence splendide et magnifique, la pauvreté est sa marque distinctive, ses principes et ses promesses ressemblent plus aux malédictions qu'aux bénédictions de la loi, ils ne parlent que de souffrances, elles n'annoncent que des persécutions.
Il est bien difficile aux tribulations et aux infortunes, à la faim et à la soif de faire des prosélites en corrompant les esclaves de la vanité; il leur est bien mal-aisé de réconcilier les hommes avec le mépris et l'infamie; et cependant c'est le partage de ceux qui croyent ce mystère, qui doit être bien décrédité dans le monde, tant il répugne aux passions et aux plaisirs.
Concluons. La justice ne prit congé de la terre qu'au jour où la pauvreté devint un ridicule; mais nous devons nous en consoler, le Dieu de la justice règne encore sur nous. Quelqu'outrage que notre bassesse nous attire de la part des gens sans discernement et sans pitié, nous marchons à la présence du plus grand, du plus généreux des êtres; il est également éloigné de la cruauté, de la petitesse, et de cette foule de passions viles avec lesquelles nous nous insultons à tout moment.
N'espérons pas de conquérir la partie méchante du genre humain; si jamais nous pouvions triompher de ses préjugés, ce seroit en pratiquant les vertus dont Dieu nous a donné l'exemple. Il est vrai que cette pratique peut être vaine et inutile; mais si ces effets sont perdus, tout n'est pas perdu avec eux; car si nous ne triomphons pas du monde, en faisant nos efforts, nous triompherons de nous-mêmes, et nous jeterons dans notre propre cœur les fondemens éternels de notre tranquillité et de notre bonheur. Ainsi soit-il.
LE PHARISIEN
ET
LE PUBLICAIN.
SERMON VII.