«J'ai demeuré avec vous vingt ans, vos brebis n'ont pas avorté, et je n'ai pas mangé les béliers de votre troupeau, et celles qui ont été déchirées par les bêtes, je ne vous les ai pas apportées: ah! si j'ai péché, je porte bien la peine de mes fautes. Vous m'avez compté ce qu'on me voloit pendant le jour et pendant la nuit. Le jour j'étois brûlé par le soleil, la nuit j'étois consumé par la gelée, le sommeil fuyoit de mes yeux. C'est ainsi que j'ai passé vingt ans dans votre maison, je vous ai servi quatorze ans pour vos filles, et six pour votre troupeau, et vous avez cent fois changé mes gages.»
A peine se fut-il consolé de tous ces maux, que la mauvaise conduite et les crimes de ses fils blessèrent mortellement son cœur. Ruben fut un incestueux: Juda un adultère: Sa fille Dina fut déshonorée: Simon et Lévi se déshonorèrent eux-mêmes par leur trahison; deux de ses petits-fils furent frappés de mort subite; Rachel: son épouse chérie, périt dans une circonstance qui envenima sa perte; son fils Joseph, ce jeune homme d'une si belle espérance, fut séparé de lui par l'envie de ses frères: enfin, il fut traîné lui-même par la famine chez les Egyptiens dans son vieux âge, il alla mourir chez un peuple qui tenoit pour abominable de manger son pain avec lui. Malheureux patriarche! ah! tu devois bien dire que tes jours avoient été bien courts et bien tristes. Pharaon ne te demandoit que ton âge, mais pouvois-tu jeter un regard sur les jours de ton pélerinage sans songer aux peines qui l'avoient accompagné. Ce qu'il y a de plus dans sa réponse est le regorgement d'un cœur qui saigne au souvenir de ses malheurs.
L'esprit ne peut pas supporter les maux qui nous sont brassés par les autres; quant à ceux que nous nous préparons nous-mêmes, nous ne mangeons que le fruit que nos mains ont planté et arrosé; une fortune, une réputation ébranlées, quand nous avons eu la satisfaction de les ébranler, passent naturellement en habitude: et le plaisir qu'a eu le malheureux sauve quelquefois au spectateur l'embarras de la pitié; mais les malheurs comme ceux de Jacob qui ont été accumulés sur nous par des mains dont nous faisions notre appui, l'avarice d'un parent, l'ingratitude d'un ami, celle d'un fils, laissent à jamais une cicatrice; bien plus, ils sont suspendus sur la tête de tous les hommes, et peuvent tomber à chaque instant sur eux. Chaque spectateur a un intérêt dans la pièce, mais quelquefois aussi nous ne nous intéressons qu'à proportion que les incidens éveillent nos passions, et l'instruction ne pénètre pas bien profondément; nous ne réalisons rien alors: contens de soupirer et de pleurer un instant, nous avons d'abord essuyé quelques larmes; là finit l'histoire de la misère des autres, et sa morale avec elle.
Tâchons d'en faire un meilleur usage, et commençons par la première impulsion que le malheur donna à la roue de la vie de Jacob. Ce fut l'affection partiale d'une mère, son affection injuste, n'importe de quel terme nous la distinguions; cette affection par laquelle Rebecca enfonça une dague dans le cœur d'Esaü, et l'horreur éternelle qui en resta dans le sien, quand elle frémissoit de vivre assez long-temps pour être privée de ses deux fils; rapportez-vous en à moi, mes chers frères, quand cette balance d'amour et de bienveillance, dont les enfans regardent entre les mains de leurs parens l'équilibre comme un droit de la nature, penche et tombe, alors la douleur se plonge dans le cœur. «Le fils n'est plus d'accord avec son père, et la fille avec sa mère, et la belle-fille avec sa belle-mère, les ennemis d'un homme sont alors dans sa famille.»
Ah! combien étoit sage et juste cette ordonnance de Moïse sur la police domestique! «Si un homme a deux femmes, une aimée et l'autre haïe, et qu'elles lui aient donné chacune un fils, et que celui de la femme haïe soit le premier né, il ne pourra pas donner le droit de primogéniture et son héritage au fils de la femme aimée; mais il sera obligé de reconnoître pour premier né l'enfant de la femme haïe, et de lui donner une double portion de tout ce qu'il a».
C'est ainsi que ce législateur obvioit à ce mal, et c'en est un bien grand; il dérobe le cœur des parens sous le masque de l'affection, il les courtise sous une forme si agréable, que mille ont été trahis par les mêmes vertus qui auroient dû les préserver de la trahison. La nature leur dit qu'il ne peut y avoir d'erreur du côté de la tendresse; mais nous oublions que quand la nature plaide la cause d'un enfant, elle parle pour tous, et pourquoi fermons-nous l'oreille à sa voix? Salomon dit que l'oppression fait d'un sage un homme sot; que fera-t-elle donc d'une ame tendre et ingénue qui se voit négligée; trop pleine de respect envers l'auteur de l'injustice pour s'en plaindre, elle se tait pensive, accablée par le découragement. Cet enfant malheureux oublie tous les moyens de plaire; il est né pour voir les autres chargés de caresses, le voilà dans un coin retiré de sa maison, nourrissant son cœur de larmes; ses esprits succombent sous le poids que sa petite portion de courage ne peut pas secouer, il se flétrit, il meurt, triste victime du caprice!
Je me trouve amené, sans l'avoir prévu, vers une réflexion sur la conduite de Jacob envers son fils Joseph. Ce patriarche n'écouta pas la leçon de sagesse que les malheurs de sa famille lui avoient apprise; ses yeux cependant avoient été témoins d'assez de chagrins pour les transmettre à sa mémoire; il tomba dans le même excès d'affection pour cet enfant de Rebecca. «Israël, nous dit l'esprit saint, aimoit mieux Joseph que ses autres fils, c'étoit l'enfant de son vieil âge, et il lui fit un habit de plusieurs couleurs». O Israël! où étoit cet esprit prophétique qui te faisoit percer dans les siècles futurs, et par lequel tu annonçois à chaque tribu sa destinée? où étoit-il? ne devoit-il pas t'aider à voir cette tunique de couleurs diverses, teinte aussi de sang? Pourquoi ces tendres émotions que ton cœur devoit ressentir étoient-elles cachées à tes regards? pourquoi tout nous est-il caché? Sans doute le ciel n'a voulu nous départir de sa lumière qu'autant qu'il en faut à la vertu pour mériter sa récompense.
Accorde-moi, Dieu bienfaisant! de suivre gaiement le chemin que tu m'as tracé. Je ne souhaite pas qu'il soit plus large et moins rude; conserve la foible lumière du pâle flambeau que tu as mis dans ma main, je ramperai sept fois par jour sur mes genoux pour découvrir le meilleur sentier; à la fin de mon voyage je me confierai entièrement à toi, la fontaine de liesse, et je chanterai des hymnes de joie pendant mon pélerinage.
Nous arrivons à un événement bien intéressant de la vie de Jacob, quand on lui impose une femme qu'il n'avoit ni marchandée, ni aimée. «Il voulut regarder le matin, c'étoit Léa, et il dit à Laban, qu'avez-vous fait de moi? ne vous ai-je pas servi pour Rachel? vous m'avez donc trompé.»
Les impositions conjugales ne sont plus susceptibles d'une pareille erreur; mais la moralité de cette anecdote est encore d'usage. L'abus et les plaintes de Jacob seront toujours répétées tant que l'art et la ruse voudront tramer le lien du mariage.