CONSIDÉRATIONS
SUR L'HISTOIRE
DE JACOB.

SERMON XI.

«Et Jacob dit à Pharaon: les jours de mon pélerinage sont de cent trente années; mes jours ont été peu nombreux et bien malheureux.» Genèse XLVII. 9.

Il n'y a point d'homme dans toute l'histoire que je plaigne plus que celui qui a fait une pareille réponse; non pas de ce que ses jours furent courts, mais de ce qu'ils furent assez longs pour avoir été mêlés de tant de maux.

Il fut le plus malheureux de tous les patriarches, car excepté les sept années qu'il servit Laban pour Rachel (années qui lui durèrent quelques jours, tant il l'aimoit, et que j'ôte du nombre de celles de sa vie) tous ses autres jours furent douloureux, et ses malheurs ne vinrent pas de ses fautes, mais de l'ambition, de la violence et des passions des autres. Une grande partie de ceux qui ont été assignés aux hommes à leur entrée dans le monde, vient du même côté, je le sais; mais cependant dans la vie de quelques-uns on remarque spécialement une contexture inexplicable de peines. Un malheur s'élève du milieu d'un autre, et le tout tramé ensemble, offre un spectacle si pitoyable et si mélancolique, qu'un homme bien né ne peut y jeter les yeux sans les sentir ternis, obscurcis, humectés de larmes.

J'ai plus de pitié de ce patriarche encore, parce que dès son enfance il fut bercé de l'attente de mille prospérités; Isaac son père lui avoit dit: «Dieu t'enverra la rosée du ciel, et la graisse de la terre, il te bénira de l'abondance du vin et du blé. Les peuples te serviront, et chaque nation baissera sa tête respectueuse devant toi; tu seras le roi de ta famille, celui qui te bénira sera béni, et celui qui te maudira sera maudit.»

La simplicité de la jeunesse saisit les promesses du bonheur dans leur plus grande étendue. Celles-ci furent confirmées par le Dieu de ses pères dans son voyage de Padon-Aran, et elles ne laissèrent aucun doute sur leur accomplissement dans son esprit. Chaque objet flatteur et agréable qui se présentoit à lui avec la face de la joie, il le regardoit comme une portion de ses bénédictions; il le poursuivoit… il vouloit embrasser une ombre.

Il faut donc supposer que ces bénédictions ne ressembloient pas à celles qu'un esprit matériel devoit attendre; mais qu'elles étoient spirituelles, et telles que l'esprit prophétique d'Isaac les voyoit devant lui; c'étoient des idées qui comprenoient leur bonheur futur lorsqu'ils ne seroient plus des étrangers parcourant la terre; car dans ce fait, et prenant strictement le sens littéral des promesses de son père, Jacob ne jouit d'aucun bonheur; il fut si loin d'être heureux, que dans les plus douces époques de sa vie, il ne rencontra que des afflictions.

Accompagnons-le depuis l'instant fatal où l'ambition traîtresse de sa mère le chassa de son toit protecteur et de son pays, pour aller chercher un asyle et un établissement chez Laban son allié.

Qu'y trouva-t-il? comment son attente fut-elle payée? Nous le lisons dans les remontrances pathétiques qu'il fit à Laban, lorsqu'après l'avoir poursuivi sept jours, il le rencontra sur le mont Gilead. Je le vois à la porte de sa tente, le cœur plein de ce courage calme que donne l'innocence opprimée; il reproche à son beau-père la cruauté avec laquelle il l'a traité.