En voulez-vous des preuves, lisez l'histoire des méprises du christianisme. Quelles scènes de cruautés, de meurtres, de rapines, de sang, n'ont pas été sanctifiées par la religion quand elle n'a pas été dirigée par la morale!
L'épée des croisés n'a-t-elle pas porté la terreur et le ravage dans diverses contrées? Ces paladins religieux conduits par un vagabond vont militer sous la bannière de la religion, oublient l'humanité et la justice, et n'épargnent ni l'âge, ni le sexe, ni le mérite, ni le rang. Brigands effrénés, ils ne montrent aucune vertu et les foulent toutes sous leurs pieds; sourds aux cris de la douleur, ils ne témoignent aucune pitié.
Si le témoignage des siècles est insuffisant, considérez comment quelques dévots du siècle présent croient servir et honorer leur Dieu qu'ils outragent.
Voulez-vous en être convaincus? Descendez un moment avec moi dans les cachots de l'inquisition. Voyez la religion tristement assise sur un tribunal d'ébène s'appuyant sur des chevalets et des instrumens de mort, et tenant enchaînées à ses pieds la merci et la justice. Ecoutez,… entendez ces lamentables gémissemens. Voyez le malheureux qui les a poussés, on vient de l'arracher aux fers pour faire sur son corps exténué, l'épreuve des supplices, qu'un système de la cruauté la plus rafinée put seul inventer. La victime est jetée aux bourreaux, elle étoit déjà épuisée par les peines et les longueurs d'une prison sévère. Observez le premier mouvement de cette horrible machine, quelles convulsions elle opère! les muscles s'étendent, les nerfs se brisent, les os craquent et se déboitent; voyez dans quelle posture le malheureux est ensuite jeté; c'est tout ce que la nature peut endurer. Bon Dieu! comme il retient avec effort son ame fatiguée, errante sur ses lèvres tremblantes; elle veut abandonner le corps mutilé, on ne le permet pas encore. Il est replongé dans le cachot, et il n'en sortira désormais que pour aller au bucher, et être insulté à son agonie. Qui lui prépare cette mort et ces insultes? Le principe affreux que la religion peut exister sans la morale.
La meilleure manière de reconnoître le mérite d'un système religieux est de voir les conséquences qu'il a produit, et de les comparer avec l'esprit du christianisme. Cette règle courte et sûre vaut un millier d'argumens, et elle nous a été donnée par notre Sauveur. Vous les connoîtrez aux fruits qu'ils porteront.
On ne peut séparer la religion et la morale, anciens amis et fidelles alliés, sans les déshonorer et les perdre toutes les deux. Celui qui voudroit le tenter seroit leur ennemi commun; ne comptez ni sur sa piété, ni sur ses mœurs.
Je n'ajouterai à ce discours que deux ou trois maximes déduites de mon sujet.
1o. Toutes les fois qu'un homme déclame contre la religion, ce n'est pas sa raison, mais ses passions qui dictent son langage. Une mauvaise vie et une bonne croyance sont deux voisins turbulens et incommodes qu'il faut séparer pour obtenir la paix.
2o. Quand un tel homme vous dit qu'une chose est contraire à sa conscience, c'est comme s'il vous disoit qu'un mêts est contraire à son estomac. Le manque d'appétit est généralement la cause d'un pareil aveu. Ne vous confiez, en un mot, en rien à celui qui n'a pas une bonne conscience en tout.
Ressouvenez-vous encore de cette distinction, mille s'y sont mépris. Votre conscience n'est pas une loi; c'est Dieu et la raison, qui ont fait la loi, et ont placé en nous la conscience pour juger selon elle, non comme un cadi asiatique, entraîné par le flux et le reflux de ses passions; mais comme un juge britannique qui ne fait pas des lois nouvelles, mais prononce fidellement sur celles qu'il trouve écrites. Ainsi soit-il.