Dans les matières les plus obscures et les plus douteuses ce guide le conduira plus sûrement que mille casuistes. Il lui exposera le plan de sa vie bien plus exactement que toutes les analogies et les restrictions que les législateurs ont été forcés de multiplier. Je dis forcés, car on sait que les lois humaines ne sont pas une affaire de choix primitif, mais de pure nécessité: elles furent établies pour défendre la société contre les effets dangereux de ces consciences qui ne se sont jamais donné aucun frein. Ces statuts sont faits avec tant de précautions, que dans les cas où le cri de l'ame n'auroit aucun pouvoir sur nous, il a fallu suppléer à sa force, et obliger les hommes au bien par la terreur des cachots et des gibets.
Avoir la crainte de Dieu devant les yeux, et gouverner nos actions dans la société par la règle éternelle du bien et du mal, tels sont les deux points principaux de la religion et de la morale; ces deux tables de la loi sont si étroitement enchaînées, qu'on ne peut les séparer même dans la pensée, sans les briser et les détruire.
Combien de fois ne les sépare-t-on pas dans la réalité? Rien n'est si commun que de voir un homme sans principes de religion, l'avouer, en faire gloire, et se croire mortellement offensé si on élevoit le moindre soupçon sur son caractère moral, et si l'on pensoit qu'il n'est pas consciencieusement juste et scrupuleux jusqu'au ridicule. Je veux le croire, parce qu'il est pénible de suspecter une vertu aussi aimable que l'honnêteté, cependant en jetant un regard sur ses motifs, nous trouvons peu de raisons à lui en envier l'honneur.
Qu'il déclame pompeusement, sa probité n'aura d'autre fondement que son intérêt, sa vanité, son plaisir, et quelques petites passions dont la mobilité nous donnera de bien foibles espérances quand il s'agira de choses importantes.
Embellissons ceci par un exemple.
Je sais que le banquier qui trafique mon argent, et le médecin que j'appelle dans mes maladies, n'ont pas beaucoup de religion; j'ai entendu leurs railleries, ils ont traité devant moi ses mystères et ses pratiques avec tant de dédain qu'ils paroissent s'être mis au-dessus de tous les doutes. Eh bien! je mets malgré cela ma fortune entre les mains du premier, et je confie ma vie à la science du second. Quelle est la raison de cette confiance? Je crois d'abord qu'il n'est pas possible qu'ils employent à mon préjudice le pouvoir que je leur ai donné; je considère que la probité est la base de leur profession, et que leur succès en dépend, je suis persuadé enfin qu'ils ne peuvent me faire du mal sans se compromettre.
Mais donnons un nouveau motif à leur intérêt; supposons que le premier pût sans nuire à sa réputation m'enlever ma fortune, et que le second pût jouir de mon bien par ma mort sans avilir son art, quelles sûretés aurai-je contr'eux? la religion, le plus puissant des motifs? Ce n'en est plus un, l'intérêt plus puissant qu'elle est contre moi. Que mettrai-je dans l'autre bassin pour contre-balancer cette tentation? Hélas! je n'ai rien, rien, ou ce qui est aussi léger que rien; l'honneur. Je suis à la merci du principe le plus capricieux, et quelle sûreté pour deux biens aussi précieux que ma propriété et moi-même?
Comme il ne peut exister de vertu morale sans la religion, on ne doit rien attendre de la religion sans la morale. Un homme n'a pas rempli ses devoirs envers Dieu, quand il néglige ceux qui l'attachent à ses semblables. Ceci est susceptible de la plus stricte démonstration.
Il n'est pas rare de voir un chrétien dont le caractère moral est bas et vil, avoir sur lui-même des idées fort élevées, les entretenir avec soin, et se regarder comme très-religieux. Il est avare, vindicatif, implacable; il manque aux devoirs de la probité: écoutez cependant comme il déclame hautement contre l'impiété du siècle, voyez combien il est jaloux d'observer quelque pratique pieuse; il va se prosterner deux fois par jour au pied des autels, il fréquente les sacremens, il s'amuse enfin avec la partie instrumentale de la religion. Eh bien, trompant sa propre conscience, il croit avoir rempli tous ses devoirs. Il fait plus, dans la force de son aveuglement il regarde avec dédain et plein d'un orgueil spirituel, ceux qui affectant moins l'extérieur de la piété, ont mille fois plus de droiture que lui.
C'est un des maux que le soleil éclaire, et il n'y a point de principe erroné qui ait engendré plus de malheurs.