Un troisième est subtil et rusé. Observez sa vie entière, c'est un tissu délié d'artifices obscurs, de subterfuges injustes pour frustrer indignement l'intention de toutes les lois; il élude leurs décisions, et se joue de nos propriétés: le voilà occupé à achever le piége où se prendront l'ignorance et la nécessité. Sa fortune s'élève insensiblement sur l'inexpérience de la jeunesse ou sur la bonne foi et l'honnêteté d'un ami qui lui auroit confié sa vie. La vieillesse s'approche, le repentir lui fait tourner les yeux sur ses projets infâmes, et le place vis-à-vis de sa conscience. Elle fixe les lois avec attention, et n'en trouve aucune lésée par ses actions. Elle ne voit aucune amende, aucune forfaiture encourue. Elle n'aperçoit aucun fléau déployé se balançant sur sa tête, aucun cachot ouvert sur ses pas; qu'y a-t-il donc pour l'effrayer, cette conscience? Elle s'est retranchée en sûreté derrière la lettre de la loi, elle s'y est fortifiée de rapports et d'analogies; couverte de ce rempart, elle est inaccessible à tous les reproches: l'honneur tonne et foudroie; elle est inattaquable dans ce fort.
Celui-ci méprise les petites ressources; il passe par-dessus les pratiques d'une basse chicanne; il laisse les artifices douteux, et les menées qui vont en secret à la réussite: voyez le scélérat tête nue; comme il trompe, ment, se parjure, vole, assassine. Oh l'horreur! jamais cependant il n'exista un plus saint homme. Le prêtre qui a pris à forfait sa conscience lui a enseigné à courir d'un temple à l'autre, à faire mille signes de croix, à murmurer des prières. C'en est assez pour le ciel… Quoi! s'il se parjure? Mais il fait une réservation mentale. S'il vole, s'il tue, sa conscience ne recevra-t-elle pas mille blessures profondes? Pourquoi? Il a porté aux pieds d'un prêtre qu'il trompe ce lourd fardeau, il s'en est relevé avec une absolution qu'il n'a pas méritée.
Superstition! superstition! qu'as-tu à me répondre? Non contente d'ouvrir des voies funestes à l'homme qui s'égare, tu ouvres encore la porte de l'erreur devant les pas du voyageur imprudent; tu lui parles confidemment de paix avec lui-même, quand il ne peut en avoir aucune.
Ces exemples choisis dans l'état actuel des choses sont trop vrais pour être étayés de preuves. Si quelqu'un doute de leur réalité; s'il croit qu'il est impossible qu'un homme se trompe si long-temps, je le renvoie à ses réflexions, et dans un instant je viens plaider ma cause au tribunal de son cœur.
Qu'il examine le degré de haine auquel se sont élevées à ses yeux quelques mauvaises actions, quoiqu'elles soient toutes également mauvaises, il trouvera bientôt que celles que son penchant et ses habitudes lui ont fait commettre, sont peintes et enluminées des couleurs les plus fausses que la flatterie puisse broyer, tandis que celles où il n'a jamais été entraîné, lui paroissent salies des marques de la folie et du déshonneur.
Lorsque David surprit Saül dormant dans une caverne, et qu'il lui coupa un pan de sa robe, son cœur, nous dit-on, lui murmura quelques reproches. Mais lors de l'aventure d'Urie, ce fidelle serviteur qu'il eût dû chérir et honorer, devint la victime de son incontinence; sa conscience avoit la plus grande raison de s'alarmer; eh bien! elle ne lui dit rien. Une année entière s'écoula entre son crime et le jour où Natan lui fut envoyé pour le lui reprocher. Il est écrit qu'il n'en avoit pas encore témoigné le moindre repentir.
Telle est la conscience. Ce moniteur fidelle constitué en nous pour être notre juge suprême, et doué d'équité par le créateur, par une malheureuse série de causes et d'obstacles prend une connoissance si imparfaite de ce qui s'y passe, il remplit son devoir avec tant de négligence, quelquefois avec tant de corruption, qu'il est impossible de s'en rapporter à lui seul. Il est nécessaire, absolument nécessaire de lui associer un autre principe pour aider, pour maîtriser même ses déterminations.
Voulez-vous former un jugement exact sur ce qu'il vous importe tant de bien connoître? Voulez-vous savoir à quel degré de mérite réel vous êtes honnête, bon citoyen, sujet fidelle, zélé chrétien? appelez la religion et la morale au secours de votre conscience. Lisez ce qui est écrit dans la loi de Dieu, consultez après cela en silence les obligations invariables de la justice et de la vérité.
Que la conscience détermine sur ce rapport ses motifs. Si votre cœur alors ne vous condamne pas, vous serez dans le cas supposé par Saint-Paul. La règle est infaillible; toute votre confiance sera en Dieu; vous aurez de sûres raisons de croire que le jugement que vous aurez porté sur vous-même est celui de Dieu, et l'anticipation de la sentence rigoureuse qui sera prononcée sur vous le jour que vous rendrez le compte final de vos actions.
Heureux l'homme, s'écrie l'auteur de l'Ecclésiastique, qui n'est pas assailli par la multitude de ses péchés! Heureux celui que son cœur n'a pas condamné, et qui n'est pas déchu de son espoir en Dieu! Qu'il soit riche ou pauvre, s'il a une conscience irréprochable, il se réjouira tous les jours dans ses œuvres, et son esprit lui en dira davantage que sept sentinelles qui veillent au haut d'une tour.