Pour peu qu'il réfléchisse, il doit se rendre là-dessus le compte le plus exact. Conseiller privé de ses pensées et de ses désirs, il doit se rappeler sa conduite passée, et connoître à fond les sources cachées et les vrais motifs, qui ont déterminé ses actions.
Dans toute autre matière on peut se laisser décevoir par de fausses apparences. L'homme sage fait ainsi ses plaintes: A peine pouvons-nous faire quelques conjectures sur les choses d'ici-bas, nous travaillons à trouver celles qui sont devant nous; mais ici, notre esprit a l'évidence de tout en lui-même; il touche, il manie la toile qu'il a ourdie; il en connoît la contexture, la force, et la part exacte que chaque passion a eue en l'ouvrant devant les dessins divers que le vice et la vertu ont mis devant lui.
Si la conscience n'est donc autre chose que la connoissance intime de l'ame, et le jugement soit d'approbation, soit de censure qu'elle porte inévitablement sur les actions successives de la vie, vous allez me dire, je le vois, qu'aussitôt que ce témoignage s'élève contre un homme, et qu'il s'accuse lui-même, il faut qu'il soit coupable, et qu'il est innocent au contraire quand ce rapporteur favorable ne le condamne pas. Ce n'est alors qu'un sujet de confiance, comme dit l'apôtre; il est certain et de fait que la conscience est bonne, et que l'homme par conséquent est bon.
Tel est au premier coup-d'œil l'état de la question, et je ne doute pas que la connoissance du bien et du mal ne soit profondément gravée dans le cœur de l'homme. S'il étoit même possible que par l'habitude du péché sa conscience ne devînt pas insensiblement calleuse, comme certaines parties de son corps qu'un frottement habituel et continu endurcit, et qu'elle ne perdît pas ce sens exquis, et cette perception délicate dont Dieu et la nature l'ont douée, si l'amour-propre ne faisoit jamais chanceler notre jugement, et que de petits intérêts enveloppant des ténèbres les facultés supérieures de notre esprit n'en détruisissent jamais les opérations; si la faveur n'entroit jamais dans cette cour sacrée, et que l'esprit dédaignant de s'y laisser corrompre par des présens, rougît d'être l'avocat d'une cause injuste; si l'intérêt demeuroit tranquille et indifférent pendant que la cause se plaide, et que les passions chassées du tribunal ne prononçassent jamais de jugement à la place de la raison: si tout cela étoit, je l'avoue, l'état moral et religieux de l'homme seroit ce qu'il estimeroit lui-même; son innocence ou ses crimes seroient déterminés par le degré d'approbation ou de censure qu'il donneroit à ses actions.
Je conviens qu'un homme est coupable quand sa conscience l'accuse; elle se trompe rarement. A moins qu'il ne soit affecté de mélancolie et de marasme, on peut assurer qu'il existe un motif d'accusation.
Mais la proposition inverse n'est point vraie. Il n'est pas vrai que lorsqu'il est coupable sa conscience l'accuse, et qu'il est innocent quand elle ne l'accuse pas. Un chrétien aura beau se donner quelques heures de consolation et remercier Dieu de ce que son cœur ne lui reproche rien, et de ce que sa conscience est bonne, parce qu'elle est tranquille; cette conséquence est fautive. Quelques brillans que soient les argumens dont on l'étaye, quelqu'évidente que paroisse cette proposition, quand on l'examine de près, et qu'on fait l'épreuve de l'axiome par l'expérience, combien d'erreurs et de fausses applications ne découvre-t-on pas! Le principe sur lequel on s'appuie s'écroule de tous côtés, il se renverse, tombe, et il est bien difficile de trouver des exemples qui le relèvent et le confirment.
Un homme est vicieux, ses mœurs sont aussi débordées que ses principes sont erronés, coupable envers le monde entier, il vit couvert d'infamie, et se livrant scandaleusement à des crimes que la raison ne peut justifier. Il perd à jamais la complice de ses forfaits, lui vole sa dot la plus précieuse, charge sa tête du poids accablant de la honte, et enveloppe une famille entière dans les lacs de l'infortune: vous croyez que cet homme est sans cesse bourrelé de remords; vous dites, les reproches de son ame ne lui laissent aucun repos ni la nuit ni le jour.
Hélas! sa conscience a autre chose à faire que de lui parler et de l'interrompre. C'est le dieu Baal du prophète Elisée. Ce dieu, domestique, disoit-il, cause peut-être avec quelqu'un, il est en voyage peut-être, peut-être qu'il dort, et ne veut pas qu'on l'éveille.
La conscience de cet homme est peut-être sortie pour le mener avec l'honneur se battre en duel; elle est allée payer une dette du jeu, ou l'annualité du salaire infâme constitué par son incontinence. Ne déclameroit-elle pas par hasard chez lui contre quelque filouterie légère, n'exerceroit-elle pas sa vindicte sur quelques petites fautes contre lesquelles son rang et sa fortune auroient dû le prémunir. Cependant il vit aussi gaiement, il dort aussi profondément, il rencontre la mort avec autant, avec plus d'indifférence, que l'homme le plus irréprochable.
Un autre est sordide et sans pitié; son cœur resserré par l'intérêt ne s'ouvre ni à l'amitié, ni à la félicité publique. Voyez comme il passe auprès de la veuve et de l'orphelin, et comme il considère les malheurs attachés à la vie humaine sans pousser un soupir! Sa conscience ne s'élèvera-t-elle jamais contre lui? ne tourmentera-t-elle jamais son apathie? non. Grâces à Dieu, dit-il, je n'ai rien à me reprocher. Je paie exactement mes dettes, personne n'est alarmé de mon libertinage, je n'ai fait ni vœu, ni promesse, je n'ai débauché ni la femme ni la fille de mon voisin. Je ne suis ni injuste, ni adultère, comme ce libertin qui passe devant moi.