«Vois, ce sont les impies qui prospèrent dans le monde; ils augmentent en richesses. Et cependant j'ai gardé mon cœur pur en vain; en vain j'ai lavé mes mains parmi les innocens.» Pseaume LXXIII, 12 et 13.
Cette plainte du psalmiste sur la distribution confuse des bénédictions du ciel tant au juste qu'au méchant, est un sujet qui a donné matière aux recherches, et qui a élevé souvent dans l'esprit des hommes des doutes propres à les décourager. Le soleil brille sans distinction, la pluie descend également sur le bon et sur le mauvais. Si le souverain maître de la terre y jette un coup-d'œil, d'où vient le désordre? Pourquoi permet-il que les hommes sages et bons soient en proie aux misères de la vie, tandis que les sots et les pécheurs triomphent dans leurs offenses, et que les tabernacles mêmes des voleurs prospèrent?
On répond à cela, donc il existe un avenir de récompenses et de châtimens; il doit succéder à cette vie. Toutes ces inégalités y seront applanies, la conduite des hommes y sera examinée, Dieu se justifiera dans ses voies, et la bouche qui se plaint se clorra à jamais.
Si cela n'étoit point, si les impies prospéroient dans ce monde, y possédoient les richesses, et qu'ils ne fussent pas distingués dans l'autre, à quoi nous serviroit d'avoir conservé notre intégrité? J'aurois donc en vain nettoyé mon ame, j'aurois en vain lavé mes mains parmi les innocens. On répond encore plus directement à cette demande en disant, que Dieu en créant l'homme l'a rendu capable de jouir du bonheur. Il l'a doué de la liberté de choisir, don sans lequel il n'auroit pu être comptable de ses actions. Ce n'est que du mauvais usage qu'il fait de ces bienfaits, que dérivent les irrégularités dont on se plaint ici; on ne pourroit les prévenir que par la subversion totale de la liberté humaine. Si Dieu montroit son bras nud et arrêtoit toutes les injustices qui peuvent se commettre, l'homme sans doute feroit le bien; mais il en perdroit le mérite, agissant par les impulsions de la nécessité et de la force, et non d'après les déterminations de son esprit: sur cette supposition il ne devroit pas plus s'attendre à conquérir le ciel par des actes de tempérance, de justice, d'humanité, que par l'impulsion ordinaire de la faim et de la soif telles que la nature les dirige. Le tout-puissant a fait un autre pacte avec le genre humain, il a mis devant lui la vie et la mort, le bien et le mal, il lui a donné la faculté de choisir, et de prendre ce que sa raison lui feroit trouver le meilleur.
Je n'insisterai plus sur tous les argumens faits pour venger la Providence; ils ont été si souvent débattus, qu'ils n'ont pas laissé la moindre réponse à faire. Les misères qui accablent le bon, et le bonheur apparent du mauvais ne peuvent prendre un cours différent, dans l'état de liberté où l'homme se trouve placé.
Lorsqu'on intente de pareilles accusations, il est deux choses que nous tenons pour accordées. La première, que nous distinguons certainement le bon du mauvais, et la deuxième que nous connoissons encore leurs plaisirs et leurs souffrances respectives.
Je vais dans ce discours faire quelques recherches sur la difficulté qu'il y a de connoître ces deux objets.
La première de ces instructions nous apprendra à juger sainement des autres; la seconde à raisonner humblement sur les voies de Dieu.
Quoiqu'on ne puisse pas nier les misères du bon et la prospérité du méchant, je tâcherai de montrer que lorsque nous nous plaignons avec le psalmiste, nous ignorons tellement les motifs des événemens et que l'évidence sur laquelle nous nous appuyons est si imparfaite et fautive, qu'elle suffit pour faire suspecter nos plaintes et venger la Providence.
Et d'abord à quelle marque certaine et infaillible connoissons-nous la bonté ou la méchanceté de la plus grande partie des hommes?