L'ambition nous a servi à connoître le mauvais côté du caractère d'Hérode; ce premier principe une fois établi toutes ses mauvaises actions viennent à la file, comme des symptômes de la même maladie.

L'ambition nous expliquera encore ses vertus.

A la première vue, il semble miraculeux qu'un homme aussi noir qu'Hérode ait pû se ménager la faveur et l'amitié d'un corps aussi sage et aussi pénétrant que le sénat de Rome, de qui il tenoit sa puissance. On croiroit que pour contrebalancer des vices si bas, et pour soutenir son caractère, Hérode possédoit quelque grand secret, intéressant à connoître. Il en possédoit un. Mais ce secret n'étoit autre chose que le déguisement de son ambition. Il étoit adroit, populaire, généreux et magnifique dans ses dépenses. Le monde étoit alors aussi corrompu qu'aujourd'hui, et Hérode le savoit, il connoissoit à quel prix il se vendoit, et quelles qualités il falloit montrer pour surprendre son approbation.

Il en jugeoit si bien que nonobstant la haine attachée à un si vil caractère, en dépit des impressions que laissoient les plaintes répétées de sa cruauté et de ses oppressions, il arrêtoit ce torrent en lui opposant le fantôme des vertus populaires. Lorsqu'il fut mandé à Rome pour y répondre sur les crimes qu'on lui imputoit, Joseph nous apprend que par le luxe de ses dépenses, et son apparente générosité, il réfuta cette accusation, s'attira la faveur du sénat, et gagna tellement le cœur d'Auguste, qu'il conserva toujours son amitié. Je ne puis me rappeler ce trait sans ajouter que la mémoire d'Auguste sera éternellement souillée, parce que ce prince vendit à ce méchant homme sa protection pour une si vile considération.

Si d'après tout cela, nous voulons juger Hérode, ses meilleures qualités se resserreront dans une très-petite place, et quelques brillantes qu'elles paroissent, quand on les pèsera dans cette balance, elles se réduiront à rien. C'est-là qu'il faut estimer toutes les vertus, quand on ne veut pas être trompé sur leurs valeurs: examinons d'abord à quel usage elles sont employées, et à quel principe elles sont soumises; après cela, tout est connu, et le caractère d'Hérode, ce caractère compliqué tel que l'histoire nous le donne, quand il est analysé se réduit à ces mots. C'étoit un homme d'une ambition démesurée, que rien ne retenoit quand il falloit la contenter. Ses vices n'étoient pas seulement les ministres de sa passion, mais ses vertus mêmes, (si elles méritent ce nom) étoient stipendiées au service de son ambition.

C'en est assez sur le caractère d'Hérode; il peut être utile à connoître, mais surtout il réduit au silence toutes les objections faites sur le massacre des enfans de Bethléem, objections tirées de l'invraisemblance d'une histoire aussi horrible. Hérode agit conséquemment à ses principes, et comme agiroit en pareille circonstance un homme qui auroit une tête aussi ambitieuse, et un cœur aussi mauvais. Quel désordre n'a pas commis l'ambition? combien de fois la même tragédie a-t-elle été exécutée sur de plus grands théâtres! Non-seulement l'innocence de l'enfance, et les cheveux blancs de la vieillesse n'ont pas excité la pitié, mais des contrées entières ont été sans distinction incendiées et réduites à la famine, sous la conduite de l'ambition. Réfléchissez sur ce que nous rapporte un écrivain[2] respectable; soixante et dix villes populeuses furent ravagées et détruites par P. Emile à une heure fixée et imprévue; cent cinquante mille personnes furent en un jour faites captives, et destinées à être vendues au dernier enchérisseur, et à finir leurs jours dans les travaux et dans la peine. Le massacre étonnant qu'ordonna Hérode le cède à ce trait; hélas! ce que l'histoire nous rapporte de plus horrible en ce genre prouve trop la méchanceté des hommes ambitieux.

[2] Plutarque.

Que le Dieu de merci préserve le genre humain des événemens pareils à ceux-ci, et qu'il nous accorde le don d'en faire un bon usage. Ainsi soit-il.

LE TEMPS
ET
LE HAZARD

SERMON XVI.